Moins de culpabilité, plus de conciliation

Ainsi travailler, et même travailler beaucoup, lorsque l'on est parent, peut favoriser le bien-être et la réussite de ses enfants, nous dit une nouvelle recherche universitaire. J'aime ce constat qui vient dégonfler le mythe perpétué par les nostalgiques de l'époque présumée bénie des mamans à la maison. Je l'aime surtout parce qu'il vient atténuer le sentiment de culpabilité qui hante trop souvent à tort les mères au travail. Je m'inclus bien sûr ici comme membre en règle de l'association des mères autoculpabilisantes anonymes.

En prenant connaissance des études menées par des chercheurs de l'Université Laval et de l'Université de Montréal dont faisait état ma collègue Marie-Claude Malboeuf samedi1, la maman en moi a d'abord poussé un soupir de soulagement. Le même que lorsque j'ai pris connaissance l'an dernier des résultats d'une enquête montrant que les mères qui travaillent passent, à quelques minutes près, autant de temps de qualité avec leurs enfants que celles qui sont à la maison. Car le temps que les femmes au foyer ont «en plus» n'a en général rien d'un temps libre passé à câliner les enfants. Il est le plus souvent consacré aux tâches ménagères. Toutes les femmes qui ont déjà eu un «congé» de maternité savent que le mot «congé» a quelque chose de trompeur.

La bonne nouvelle, donc, c'est que contrairement à ce que veut le mythe, le fait d'avoir un emploi lorsque l'on est une mère ne met en péril ni le bien-être ni la réussite scolaire des enfants, bien au contraire. C'est même ce que les chercheurs appellent un «facteur de protection» pour les enfants. Les écoliers qui réussissent le mieux sont plus susceptibles d'avoir une mère qui travaille. Et, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ceux qui ont moins de problèmes de comportement sont non seulement plus susceptibles d'avoir une mère qui travaille, mais une mère qui travaille... beaucoup (plus de 40 heures par semaine).

Comment l'expliquer? Peut-être par le fait que les mamans qui travaillent de longues heures s'organisent pour atténuer les effets potentiellement négatifs de leur absence de la maison, avancent les chercheurs. Elles deviennent très douées dans l'art de compenser. Moins de temps pour elles-mêmes, plus de temps de qualité avec les enfants durant ce que plusieurs appellent leur «deuxième shift».

Le statut socioéconomique n'est évidemment pas un détail dans l'équation. Qui dit revenu familial élevé dit aussi milieu de vie plus stimulant associé à un meilleur bien-être de l'enfant.

Ces données, somme toute encourageantes pour les familles toujours à la recherche du temps perdu, comportent cependant un revers inquiétant. La recherche ne dit pas: «Négligez vos enfants en travaillant comme des fous, ils ne s'en porteront que mieux.» Elle rappelle ce que notre société préfère oublier: dans certaines conditions, qui sont malheureusement le lot d'un trop grand nombre de salariés, le travail devient un facteur de risque pour les enfants. Ce qui les affecte, ce n'est pas tant l'absence du parent que l'instabilité. Avoir une mère qui se met à travailler le week-end par exemple ou un père qui passe à un horaire de nuit.

Si les conditions de travail des parents sont minables, les enfants en pâtiront, ça va de soi. Si l'horaire de travail est irrégulier et inconciliable avec une vie de famille, comme c'est trop souvent le cas, les enfants en pâtiront aussi. Pensez au casse-tête infernal de ces 30 mères téléphonistes dans un centre d'appel qui reçoivent leur horaire deux jours avant de commencer. La professeure d'ergonomie à la retraite de l'UQAM Karen Messing les a suivies pendant deux semaines dans le cadre d'une étude. Non seulement ces femmes, qui recevaient leur horaire à la dernière minute, ne commençaient jamais leur journée à la même heure, mais, en deux petites semaines, elles ont été forcées de faire 156 tentatives de troc pour échanger leurs heures et 212 tentatives pour ajuster l'horaire de garde de leurs enfants. Résultat: certains enfants ont eu huit gardiens en une semaine! Situation intenable et inacceptable dans une société qui dit se soucier de la conciliation travail-famille et du bien-être des enfants.

«On entend beaucoup le gouvernement parler de conciliation travail-famille. Dans les faits, il n'y a pas grand-chose qui est mis en place», me dit Carole Henry, porte-parole de l'organisme Au bas de l'échelle, qui défend les droits des salariés non syndiqués. Pour faciliter la conciliation travail-famille, l'organisme revendique depuis longtemps une série de mesures qui tombent sous le sens. Est-ce trop demander, par exemple, que les salariés puissent connaître leur horaire au moins une semaine à l'avance pour pouvoir organiser leur vie familiale, comme c'est le cas dans plusieurs provinces canadiennes? Qu'ils aient le droit de refuser les heures supplémentaires une heure après leur horaire de travail habituel? Que cinq des dix journées sans solde prévues par la Loi sur les normes du travail pour responsabilités familiales soient payées, sans quoi bon nombre de travailleurs ne peuvent se les permettre? Que les salariés aient davantage de vacances, comme c'est la norme dans plusieurs pays d'Europe où l'on a le droit à quatre ou cinq semaines de vacances au minimum, plutôt que seulement à deux comme c'est le cas ici?

La réponse va de soi. On ne parle pas ici de caprices des mères débordées. On parle de choix de société. Sur ce, vous m'excuserez. C'est l'heure du «deuxième shift».

1. L'incidence du travail des parents sur la réussite éducative et le bien-être des enfants. Chercheuse responsable du projet: Sylvie Montreuil, ergonome et professeure au département de relations industrielles de l'Université Laval.

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