La vie secrète des hassidim

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Rita est une femme aussi forte que discrète, qui élève ses sept enfants dans le Mile End. Mais on peut avoir l'impression que c'est sur une autre planète. Rita est juive hassidique, et elle respecte à la lettre les préceptes de son courant religieux. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir ses opinions sur la vie, sur le monde. À une semaine du nouvel an juif, notre journaliste est allée la rencontrer sur son balcon.

«Ça vous va si on s'assoit sur le balcon?

- C'est parfait.»

Rita est ma voisine juive hassidique, ou enfin presque. Nous sommes voisines sans l'être vraiment. Même si je la vois presque tous les jours sur son balcon, même si nous foulons les mêmes trottoirs, son univers reste pour l'essentiel étranger au mien. Nos vies se frôlent sans vraiment se toucher.

Un soir d'été, alors qu'elle était assise sur son balcon avec ses filles, je me suis présentée à ma voisine et lui ai demandé si elle accepterait de m'ouvrir sa porte. Son voisin immédiat, qui la connaît depuis longtemps, avait déjà tâté le terrain pour moi. Rita a eu un sourire gêné. Je l'ai sentie trop polie pour dire non, trop pudique pour dire oui. Elle m'a d'abord dit qu'elle n'était pas du genre à étaler sa vie sur la place publique. Mais après quelques hésitations, la mère de sept enfants a fini par accepter de me rencontrer. «Revenez me voir dans deux semaines», m'a-t-elle dit, en précisant que sa fille allait accoucher d'ici quelques jours et qu'elle serait trop occupée pour me recevoir dans l'immédiat.

C'est ainsi que je me suis retrouvée devant la porte de Rita un lundi matin. J'étais à quelques pas de chez moi. Pourtant, j'avais l'impression d'être à la frontière d'un pays étranger. Au pays des «messieurs avec des cheveux ronds», comme l'a observé un samedi matin mon fils de 4 ans en apercevant un homme hassidique coiffé de son chapeau de fourrure traditionnel du sabbat. Un pays secret, qui émet peu de visas aux touristes étrangers.

J'ai sonné. C'est le fils de 7 ans qui a ouvert la porte. Tout endimanché, coiffé d'une kippa, ses papillotes soigneusement lissées. J'ai demandé à parler à sa mère. «Un instant», a-t-il dit. Il y avait du va-et-vient dans la maison. Une adolescente aux longs cheveux roux est revenue me voir. «Aujourd'hui, c'est la circoncision du bébé, a-t-elle dit tout bas, en anglais. Maman demande si vous pouvez revenir mardi ou mercredi.»

J'ai dit que j'allais repasser. «Je vous souhaite une bonne journée», a lancé poliment la jeune fille avant de refermer la porte.

Le lendemain, j'avais rendez-vous avec Rita à 14h30. Elle est apparue sur son balcon vêtue d'une tunique marine à rayures bleues et roses. Elle portait des bas opaques et un bandeau gris couvrait sa tête. Le visage sans fard, des lunettes perchées sur le nez. Elle a déplié deux chaises.

À l'intérieur de la maison, le nouveau-né tout juste circoncis hurlait. «C'est à cause de la circoncision?

- Non! a lancé Rita, sur le ton rassurant de la grand-maman qui en a vu d'autres. C'est un bébé qui pleurait déjà beaucoup avant. Mais c'est sûr qu'il a été dérangé. Il va s'en remettre!»

Un homme âgé, chapeau noir et barbe blanche, est sorti de la maison en saluant Rita. «C'est le rabbin qui a fait la circoncision. Il est venu vérifier si tout va bien.»

Superwoman hassidique

J'ai ainsi passé deux après-midi sur le balcon de Rita à causer de circoncision et d'allaitement, de relations hommes-femmes et de mariage hassidique, du contraste entre sa communauté et la société qui l'entoure, du silence des uns et de la curiosité des autres, du bon voisinage et du moins bon, des tensions et des tentations.

Au fil de la discussion, Rita m'est apparue comme une femme pragmatique, forte de caractère, qui n'a pas la langue dans sa poche. Une mère poule et une voisine attentive qui connaît tous les potins du quartier. Une sorte de superwoman comme on en voit de plus en plus dans la communauté hassidique, qui concilie travail et grosse famille. Conservatrice jusqu'au bout des doigts, oui, bien sûr, mais à bien des égards beaucoup plus ouverte et respectueuse que je l'aurais d'abord cru. Une femme secrète, aussi. Rita ne s'appelle pas Rita. Il n'était pas question pour elle d'aborder tous ces sujets en dévoilant son nom sur la place publique. J'aurais pu insister. Mais j'ai eu peur de perdre mon visa.

Rita a 43 ans. Elle est mère de sept enfants, mais, en fait, elle en a eu huit. Une de ses jumelles aînées est morte à l'âge de 5 ans d'une maladie pulmonaire chronique. «Elle a poussé son dernier soupir assise sur mes genoux», raconte-t-elle, la voix étranglée. Seize ans plus tard, la blessure est encore vive. «Elle souffrait tant que je me dis qu'elle est mieux maintenant. C'est ma consolation», dit-elle tout bas.

Les enfants, c'est toute la vie de Rita. Son aînée, déjà mariée, a 21 ans. Le cadet a 3 ans. Entre les deux, il y a une fille de 20 ans, mariée elle aussi, des jumeaux de 14 ans (un garçon et une fille) et deux autres garçons de 7 et 3 ans. «Ils m'apportent tant de bonheur. En tenant contre moi mon petit-fils de 11 jours, ça me donne juste envie d'en avoir un autre», dit-elle, émue.

Elle se rappelle en riant la fois où, alors qu'elle traînait sa marmaille dans une poussette triple qu'elle appelait son «tchou-tchou-train», des voisines non juives l'ont arrêtée pour lui dire: «Vous savez qu'on vous admire?» Pourquoi donc? se demandait-elle. Pour Rita, rien de plus naturel que d'avoir un essaim d'enfants autour d'elle. «Y a-t-il vraiment une autre façon de vivre?»

Respecter la culture d'autrui

Née en Israël, Rita est arrivée à Montréal toute jeune. Elle a toujours habité le Mile End. Sa mère est originaire de Roumanie, son père, de Pologne, tous deux survivants de l'Holocauste. Elle est professeure de yiddish et de religion. Son mari aussi. «Pour moi, les deux seules options étaient soit de travailler comme secrétaire pour quelqu'un de religieux, soit d'enseigner. C'était la seule façon de pouvoir respecter le calendrier juif.»

Il fut une époque où il était presque impossible pour une majorité de juifs hassidiques de poursuivre des études collégiales ou universitaires. Car dans une communauté repliée sur elle-même où hommes et femmes mènent des vies parallèles, la mixité n'est pas encouragée. Mais depuis 1985, à la demande du ministère de l'Éducation, le cégep Marie-Victorin gère des programmes d'enseignement collégial offerts dans des écoles juives de Montréal. C'est ainsi que les deux filles aînées de Rita ont pu obtenir un diplôme d'études collégiales en techniques d'éducation à l'enfance sans jamais mettre les pieds dans un vrai cégep.

Même si les non-juifs l'abordent toujours en anglais, Rita parle bien français. «Avant, j'étais gênée de parler français. Je ne peux pas dire que je maîtrise le plus-que-parfait! Mais je me dis: «Nous vivons au Québec. Nous voulons être respectés. Si je veux que ma culture soit respectée, je dois respecter celle des autres.»»

L'amour derrière des portes closes

J'ai longuement parlé avec Rita de ce qu'elle appelle la «frontière invisible» entre sa communauté et le reste de la société. De part et d'autre de cette frontière, beaucoup d'incompréhension. Elle se rappelle une conversation qu'elle a eue avec un homme qui l'avait abordée dans l'autobus. Il s'est mis à lui parler des hassidim d'Outremont, du fait qu'ils achetaient de plus en plus de maisons dans le quartier. Rita lui a répondu que les maisons étaient à vendre pour tout le monde et que, si les gens ne voulaient pas les vendre, ils n'avaient qu'à ne pas le faire.

L'homme a poursuivi en se plaignant du fait que ses voisins hassidiques ne le saluaient pas, raconte-t-elle. «Avez-vous essayé de les saluer?» a demandé Rita, qui se fait un point d'honneur de saluer tous ceux qui veulent bien la saluer, juifs ou pas.

Cela dit, il faut savoir aussi que, au sein même de la communauté, des règles bien strictes dictent la conduite entre hommes et femmes. On ne salue pas n'importe qui n'importe où. «Les hommes ne peuvent socialiser avec des femmes qui ne sont pas de leur famille immédiate. Moi-même, si je croise mon gendre dans la rue, je ne peux le saluer. C'est une question de modestie.»

Même entre mari et femme, cette modestie est de mise. Pas question de montrer ses émotions. Pas question de se tenir par la main sur le trottoir. S'embrasser en public, n'en parlons même pas. «L'amour ne se vit que derrière les portes closes. Il y a même des couples qui ne s'assoient pas sur le même canapé si leurs enfants sont là.»

Éloigner les enfants des tentations

Le cocon que se créent volontairement les juifs hassidiques est lié à leur besoin de perpétuer un héritage où les règlements sont nombreux et rigides, me dit Rita. «Pour éloigner les enfants des tentations, il faut qu'il en soit ainsi. Ça a tout à voir avec nos croyances. Ce n'est pas parce qu'il y a quelque chose de négatif chez les autres.»

De quelles «tentations» parle-t-elle au juste? Ça va de la consommation de porc ou d'aliments non casher aux relations sexuelles hors mariage. «C'est tellement courant qu'on n'a pas le choix de protéger nos enfants, dit Rita. Mon fils de 11 ans a vu ses deux soeurs enceintes. Il ne sait pas comment elles sont tombées enceintes, mais il sait que ça arrive juste après le mariage.»

Rita me raconte dans quel embarras elle était quand ses enfants ont entendu dans la rue un homme désigner la mère de ses enfants comme sa girlfriend. «Ils m'ont posé plein de questions! Je leur ai dit qu'il l'avait juste appelée comme ça...»

En même temps, elle prend soin d'expliquer à ses enfants que les règles qui s'appliquent aux hassidim ne s'appliquent pas à tous. «Quand mes enfants me demandent pourquoi le voisin conduit sa voiture le samedi, je leur explique que le voisin n'est pas né juif et qu'il a le droit, lui, de conduire sa voiture le jour du sabbat.»

Malgré tout, Rita a toujours permis à ses enfants de jouer avec ceux des voisins. L'auto électrique qu'elle a gagnée dans un concours, tous les petits voisins qui le voulaient, juifs ou pas, ont pu l'essayer et repousser un peu la frontière invisible.

Le pire, aux yeux de Rita, ce serait d'avoir un enfant qui tournerait le dos à la communauté. Il y en a de plus en plus, dit-elle. «Pour leurs parents, c'est pire que s'ils étaient morts.»

Télé interdite

Pour maintenir intact le cocon, pas question pour la majorité des hassidim d'être exposés à la télé, à la radio ou à l'internet. Vous n'écoutez jamais les nouvelles, alors? «Les gens qui veulent écouter les nouvelles le font dans leur voiture.»

Pas question non plus de risquer de manger non casher chez les voisins, aussi sympathiques soient-ils. «Même si on ne leur sert que des fruits, si ces fruits ont été coupés avec un couteau qui a servi à couper le porc, on a un problème.»

Quel genre de problème? Qu'arrive-t-il au juste à celui qui mange un fruit non casher? Question bien rationnelle dans un univers qui ne l'est pas. «On naît dans cette tradition et on y croit, tout simplement. Si ça arrive, il y a un sentiment terrible de culpabilité. On se dit qu'on n'a pas été assez prudent. On sent notre âme souillée et il faudra expier notre faute. Sinon, on sera puni. Et pour la personne qui pèche volontairement, il y a l'enfer.»

Comment Rita voit-elle l'avenir de sa communauté en pleine expansion dans une société qui lui ressemble si peu? Même si elle est consciente qu'il existe des tensions, Rita croit à une cohabitation pacifique. Vivre et laisser vivre. Pas question d'imposer les règles hassidiques à la société, dit-elle. Mais pas question non plus d'abandonner son héritage. D'où cette frontière invisible, qui intrigue les uns et irrite les autres. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas se parler, dit Rita. «Je souhaiterais que les gens nous posent plus de questions!»

On peut donc se parler. On doit donc se parler. Mais on ne peut pas être amies? ai-je demandé à Rita, en me doutant bien de la réponse. Elle a eu l'air embêtée. Puis, philosophe, elle m'a dit en me regardant dans les yeux: «S'il y a 26 pierres devant nous et qu'il y en a 25 parmi elles sur lesquelles on ne peut pas marcher, comment faire? Il y a trop de différences dans nos façons respectives de vivre. Et qui peut dire: Je suis assez fort pour ne pas céder à la tentation?»

J'ai laissé Rita à ses chaudrons et à sa marmaille protégée contre les «tentations». Je suis repassée de l'autre côté de la frontière, un peu moins ignorante mais toujours intriguée. Il me faudra plus d'un visa pour percer le secret de mes voisins hassidiques.

Courriel: Pour joindre notre chroniqueuse: rima.elkouri@lapresse.ca




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