Le sirop de maïs

Pierre Foglia
La Presse

Vendredi soir dernier, sur la Rive-Sud, chez les Tremblay. Un livre traîne dans le salon, un livre «d'école». Annie-Rose, 15 ans, doit en faire un résumé, son travail comptera pour 20% de la note totale. Annie-Rose est en 4e secondaire.

Passe-moi donc ton livre, une minute...

Le papa d'Annie-Rose est intrigué par la couverture, on y voit un lit avec du sang sur les draps et sur l'oreiller et deux photos en noir et blanc. La première photo montre une femme nue, enchaînée, de toute évidence, elle a été torturée. La seconde photo montre aussi une femme nue (sauf pour des bas, façon vieille photo cochonne), elle est couchée sur le côté et ligotée.

Le titre du livre: Sanguine. L'auteur: Jacques Bissonnette (éditions Alire).

En feuilletant le livre, le papa tombe, page 123, sur une phrase en majuscules: TROIS BUMS ET UNE GROSSE SALOPE. C'est le titre d'une cassette que le héros du roman glisse à l'instant dans le lecteur (le lecteur de la cassette et le lecteur du roman!), description: Trois motards traînent une femme dans un garage. Elle résiste, ils la frappent. Ils la ligotent avec de grosses cordes, la hissent au plafond, les jambes écartées. Ils l'enfoncent par tous les orifices tout en la balançant sur son perchoir...

Même cassette, c'est au tour cette fois d'un adolescent. Description: enchaîné à une grosse poutre, sa tête est enfermée dans une cage, trois colosses le fouettent, le sang coule, l'adolescent crie comme un animal affolé (y'est donc ben moumoune, c't'enfant-là, s'cusez), les hommes rient, ouvrent la cage, y plantent leur pénis et se font sucer.

Le papa d'Annie-Rose (qui ne s'appelle pas Annie-Rose) continue de feuilleter le livre, ouf, plus personne ne suce personne dans les pages qui suivent ou qui précèdent, mais tout de même, de temps en temps, il tombera encore, au détour d'un paragraphe, sur une femme suspendue à des chaînes qui se fait fouetter avec une serviette mouillée par un homme énorme qui danse autour d'elle; et sur une autre encore torturée à mort, et sur les cadavres d'un doberman et d'un jeune homme qu'on a jetés vivants dans le fleuve, enfermés dans une housse; rendu fou, le doberman a dévoré l'estomac du jeune homme.

Pas question que tu lises ce livre, a dit le papa à sa fille.

Oui, mais je vais couler mon examen...

M'en fiche. Tu liras pas ça.

À l'école secondaire d'Annie-Rose (qui ne s'appelle pas Annie-Rose), on a reçu avec compréhension la plainte du papa, tout en le renvoyant au Répertoire de ressources culture-éducation, répertoire géré conjointement par les ministères de la Culture et de l'Éducation, et alimenté, si je comprends bien, par l'Union des écrivains. Le Répertoire propose aux écoles et aux profs une liste d'écrivains et d'oeuvres, et dans cette liste, effectivement, Sanguine est «offert» aux classes de 3e (14 ans!), 4e et 5e secondaire...

Un astérisque du répertoire renvoie à des notes, celle-ci énumère les critères de sélection des oeuvres: qualité de la langue, valeurs pluralistes, respect des valeurs à l'égard de la violence, du sexisme, de la discrimination...

De la violence? Vraiment?

Avant de donner le roman à étudier à ses élèves, la prof est allée chercher l'aval du directeur du secondaire 4, qui lui... est allé consulter le Répertoire des ressources culture-éducation. Sanguine y était, tout est beau.

Aucun autre parent ne s'est plaint. Ce qui peut signifier deux choses. Soit qu'ils sont en faveur d'un cours d'initiation au sadomasochisme pour leurs enfants. Soit qu'ils se contrecrissent des lectures de leurs enfants.

Le papa de la jeune fille vient de recevoir une lettre de l'école, qui l'assure que Sanguine lui sera remboursé. La lettre ajoute: nous sommes encore une fois désolés que certains passages du roman vous aient choqué. Notez la formulation: on est désolé que vous soyez choqué... Nous, on ne l'est pas, choqué, mais c'est correct que vous, vous le soyez, c'est parfaitement votre droit d'être puritain et même mormon si ça se trouve...

«L'intention pédagogique de l'enseignante était claire», précise encore la lettre de l'école.

Je me disais aussi! Doit y avoir de la pédagogie là-dedans. La pédagogie, c'est comme le sirop de maïs, y en a dans tout. D'ailleurs, si vous voulez mon avis, dans cette histoire, le problème n'est pas le porno sadomaso du roman, le problème, c'est la pédagogie ambiante.

On est dans une classe de français enrichi, ces ados devraient être capables, avec un peu d'aide, d'aborder à peu près n'importe quelle oeuvre classique ou contemporaine de la littérature américaine, québécoise, française - j'ai bien dit «oeuvre» - mais pour cela, il faudrait être dans une démarche littéraire.

Ce n'est pas le cas. On est dans une démarche pédagogique.

Ça veut dire qu'on ne cherche pas vraiment un livre pour les illuminer. On cherche un truc pour les faire lire n'importe quoi, pourvu qu'ils lisent. Le truc ici, c'est un roman noir crunchy. Qu'on y retrouve des scènes de violence débile est un accident de parcours, les ados n'en mourront pas, ce que je trouve grave, c'est ce que révèle cet accident: on fait lire n'importe quoi aux enfants... du moment qu'ils lisent, comme si l'important était l'action de lire, pas le livre.

Il faut donner aux étudiants de la littérature, pas du sirop de maïs. Il faut leur donner des profs de littérature, pas des pédagogues. Des profs qui vont leur parler du roman noir à travers Jim Thompson, Peter Dexter, Manchette, Capote, Vallejo, Hadley Chase.

Pour revenir à la jeune fille, et cela atténue ce que je viens juste d'avancer, elle a été autorisée à étudier un autre livre, Le Passeur, de l'Américaine Lois Lowry, un classique de la littérature jeunesse, roman philosophique et d'anticipation auquel j'ai pris grand plaisir. Je n'étais pourtant pas jeune quand je l'ai lu, c'est dire que la littérature n'a pas vraiment d'âge. Moi si, c'est gentil de me le rappeler.




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