Le Bien et le Mal

Partager

Pierre Foglia
La Presse

Dans les lendemains de l'attentat de Boston, revenant sur l'incroyable chasse à l'homme qui a mobilisé plus de 10 000 policiers, il s'est trouvé des gens pour se poser tout haut la question: est-ce trop? Assigner à domicile la population de toute une ville pour deux seuls terroristes? Est-ce trop?

En Irak, de mardi dernier à hier, les attentats terroristes ont fait 230 morts et 350 blessés. J'ai eu la curiosité d'appeler un ami à Bagdad que je sais branché sur les grandes chaînes d'information pour lui demander s'il avait suivi la chasse à l'homme de Boston et ce qu'il en pensait...

J'en ai pensé, me dit-il, que c'est formidable de vivre dans un pays en paix. J'ai hâte au jour où une bombe explosera à l'arrivée du marathon de Bagdad, ne fera que trois morts, une semaine plus tard, la police aura neutralisé les deux coupables dont on apprendra qu'ils n'étaient commandités par aucune organisation, les gens applaudiront les policiers dans les rues et le prochain attentat terroriste ne surviendra pas avant 12 ans...

Voilà, j'aurais dû m'en douter, vu de Bagdad, l'attentat à la bombe de Boston, c'est la grande paix.

Et vu de West?

West est cette petite ville du Texas, au sud de Dallas où, le 17 avril - deux jours après Boston -, une explosion dans une usine d'engrais a fait 15 morts.

La logique bêtement mathématique n'a pas prévalu, les 15 morts de West n'ont pas enterré ceux de Boston. Pas de chasse à l'homme à West. C'est à peine si on a évoqué - dans un tweet d'un journaliste de The Nation - que la West Fertilizer Co n'avait pas reçu la visite d'inspecteurs de l'État depuis huit ans! Les usines d'engrais présentent pourtant de grands risques d'explosion et d'émanations toxiques (notamment d'ammoniac).

C'est à peine aussi si on a mentionné que le Texas, pour attirer des entreprises sur son territoire, se vantait à travers tous les États-Unis d'avoir les lois du travail et de l'environnement parmi les plus «souples» du monde. D'après le Dallas Morning News, lors de la dernière inspection de la West Fertilizer Co, les deux inspecteurs ont estimé que les réservoirs d'ammoniac ne présentaient aucun danger d'explosion. Ajoutons que l'usine était presque située dans une zone résidentielle (la première maison à 100 mètres), et pas si loin de deux écoles (350 mètres).

On n'a toujours pas écarté la possibilité d'un attentat terroriste à West. Même s'il est formidablement douteux que c'en soit un. Autrement dit, soit il y a un crime et ce sont des terroristes qui en sont responsables, soit c'est un accident qu'il n'est pas question d'imputer aux lois du travail de l'État ou à la négligence de responsables de l'usine.

On a beaucoup parlé de terrorisme depuis le 15 octobre, de ses nouveaux visages, de ses tentacules, de sa théâtralité, de sa façon d'instrumentaliser les médias, on a juste oublié de noter que, chez nous du moins, contrairement à l'Irak ou l'Afghanistan où il s'apparente à la guerre, chez nous, le terrorisme n'est pas la guerre, c'est le Mal, le Démon.

Or le Mal ne peut rien contre l'Homme. Contrairement au Bien, qui n'est pas toujours fait, le Mal est toujours défait. À Boston aussi bien qu'en septembre 2001. Dans la Bible comme dans le Coran. Même dans Nietzsche. Même dans les 1000 pages que Vassili Grossman consacre au Mal dans son chef-d'oeuvre Vie et destin, le Mal ne peut rien contre l'Homme (1). À part le tuer de temps en temps.

Et ça, mes amis, c'est une musique bien plus agréable à entendre qu'une explosion dans une usine d'engrais ou que l'effondrement d'un immeuble à Dacca construit illégalement (plus de 400 morts). À West comme à Dacca, ce n'est pas le Mal qui a tué, c'est le Bien. Mais si. Dans notre idéologie, le Bien est bien le profit? Le Bien est bien quand on atteint de nouveaux quotas, quand on produit davantage, quand on «produit plus de richesse» ?

Je disais donc que le Mal ne peut rien contre l'Homme, le Bien, si (2).

S'il y a un endroit au monde où le Mal est encore plus systématiquement défait qu'ailleurs, c'est bien au Canada. Il y a une semaine, M. Harper annonçait son projet de loi S-7 qui vise à reconduire certaines dispositions adoptées au lendemain du 11 septembre 2001, notamment permettre l'arrestation à titre préventif de toute personne soupçonnée de terrorisme. Est-ce cinq minutes avant ou cinq minutes après le dépôt de ce projet de loi qu'on apprenait que la GRC venait d'arrêter deux terroristes qui «probablement avec l'aide d'Al-Qaïda» projetaient un attentat contre un train de passagers de Via Rail? Ouf, on avait eu chaud.

Euh non, puisque vous me le demandez, à la suite du drame de West au Texas, M. Harper n'a annoncé aucun resserrement des règles de sécurité et environnementales pour les usines qui fabriquent de l'engrais.

PÉPÈRE LA VIRGULE - Au lieu de me niaiser pour des fautes de frappe, si vous étiez un poil plus allumés, vous auriez pu en relever une belle dans le second texte de ma série sur l'Irak. J'y parle d'une «palmeraie déplumée qui donne moins de 10 tonnes de dates par année».

Par année, ça fait donc 365 dates, 366 pour les années bissextiles. On est loin des dix tonnes, en effet.

À moins bien sûr qu'il s'agisse de dattes.

___________________________________________

(1) «J'ai vu que ce n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j'ai vu que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme.» Vie et destin, Vassili Grossman

(2) Première phrase de L'Empire du bien de Philippe Murray (un chef-d'oeuvre aussi, mais d'un tout autre genre): «Nous voilà donc atteints d'un bien incurable.»

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box
la boite:1609999:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer