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Trois livres

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Pierre Foglia
La Presse

Tel que vous me voyez là, je suis en train de lire trois livres. Oui madame, trois en même temps. Deux romans et des carnets. Je suis à moi tout seul une sorte de Cirque du Soleil littéraire.

D'abord, un roman italien que je lirai certainement jusqu'au bout, pas parce que je suis italien, mais parce que je l'ai payé 40$ et que les vieux Italiens n'aiment pas jeter leurs sous par la fenêtre, fût-ce la fenêtre d'une librairie. Un de ces romans ni bons ni mauvais, comme il y en a des mille et des cents. Alors pourquoi celui-là? Un bel objet - belle couverture, belle typographie -, comme presque toujours les livres de l'éditeur Liana Levi. La pub aussi, qui dit ceci de l'auteur: «Impertinent, facétieux, provocateur» (Le Monde). «Le fils spirituel de Moravia» (L'Express). «Il fume la pipe comme Simenon, lit Philip Roth et écrit sur Proust» (Le Magazine littéraire).

Ils vendent des livres comme ils vendent de la margarine, ces cons. Et moi, encore plus con, j'achète ça comme si c'était du beurre.

Je vais me venger: je ne vous dirai pas le titre ni l'auteur.

Je ne vous dirai pas le titre du second non plus. Mais c'est pour une tout autre raison. Je vous invite moins ici à une lecture qu'à une expérience de lecture.

Trois ou quatre personnes, des amis, dont ma libraire, m'ont vivement recommandé le livre de X, tout en sachant très bien que j'ayiiiiis X pour m'en confesser. J'ai résisté, mes amis ont insisté, j'ai cédé. Je comprends maintenant qu'il y avait dans leur insistance beaucoup de cette cruauté enfantine qui pousse les enfants qui s'ennuient à pogner une grenouille et à lui faire boire de force de l'eau de Javel «pour voir ce que ça fait».

Ça rend malade, crisse.

Mal au coeur dès les premiers mots de cette prose tout en arabesques. Mais vous me voyez venir, avec mes gros sabots... Page 19, tadam! s'est produit un de ces miracles de lecture qui renversent la vapeur. Vous tourniez dans un bocal comme un poisson rouge, vous voilà dans l'infini du ciel.

Il est effectivement arrivé quelque chose en page 19, mais pas ça. En page 19, un court texte d'une quinzaine de lignes, ornemental et dans lequel il est question de pigeons qui «glissent sur les parois du présent»; et comme ce sont des pigeons qui parlent, la phrase va ainsi: «Nous avons glissé sur les parois du présent pour quitter les statues et les anfractuosités du clocher où nous nichons.»

Nichons! Nichons! j'ai crié dans le salon.

Qu'est-ce tu dis? m'a demandé ma fiancée en ôtant les écouteurs qu'elle met pour regarder la télé quand je lis.

Rien, chérie.

Depuis la page 19, le livre de X m'intéresse doublement. La fabrication, le procédé et le portrait de X qui surgit, fidèle à l'image que je m'en faisais, un peu plus précis après chaque truquage poétique, chaque allitération, chaque bébelle romanesque qui glisse sur la paroi du présent. Lecture déroutante. Ce n'est pas la première fois. J'ai lu Duras comme ça, pour l'ayiiir un peu plus à chaque mot.

***

Je vous ai déjà dit tout le plaisir que je prenais aux Carnets d'André Major, je vous le redis avec plus d'enthousiasme encore: il vient d'en réunir d'autres sous le titre Prendre le large, qui couvrent les années 1995-2000 et qui distillent la même prose économe et précise que les premiers1.

«On n'en a jamais fini avec le souci d'exprimer justement et clairement une pensée qui a émergé d'une grande confusion», note-t-il quelque part. Pour la confusion du départ, je ne saurais dire, mais pour la justesse et la clarté à l'arrivée, on ne trouvera pas, dans toute la littérature québécoise d'aujourd'hui, de petites proses plus claires, mieux tirées au cordeau que celles de ces carnets.

C'est drôle comme je me sens à la fois très loin de cet écrivain (de son cercle surtout, Archambault, Brault), loin et pourtant très proche de ses mots, de ses promenades en forêt, de la plupart de ses lectures, Cioran, Ferron, McCarthy, Harrison, Tolstoï, qui vont de soi, mais aussi des Walser, Sebald, Georges Perros, Umberto Saba - Saba que je croyais être seul à lire ici. C'est à moi, Saba, bon. Une fois, je suis allé à Trieste pour aucune autre raison que Saba.

C'est drôle parce que Major appartient à cette engeance d'écrivains qui méprisent le plus les médias, dont je suis assurément, à leurs yeux, un des plus tôtons totems, or ses petites proses me collent à la peau comme s'il les avait écrites exprès par amitié pour moi, comme des mitaines qui ne feraient qu'à moi. Par exemple, parlant de ses promenades, il dit se sentir devenir l'objet de son observation, c'est aussi ma prétention quand je prétends qu'à vélo, je ne traverse pas les paysages, j'en deviens partie.

En terminant, je vous avertis, M. Major, je vous emprunterai bientôt, mot pour mot, la seconde entrée de votre carnet de 1998, ceci: «La perspective de ne plus compter pour grand-chose dans le milieu littéraire (que je remplacerai par «dans le milieu des médias») loin de m'être pénible me sera douce revanche si elle me permet de redevenir ce passant anonyme que j'ai toujours porté dans mon coeur comme un frère jumeau, sinon un alter ego.»

Comme pour vous, ce sera presque vrai.

1. Les carnets d'André Major, 1975-1992, réunis sous le titre Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman, Les Presses de l'Université de Montréal; les carnets de 1993-1994, sous le titre L'esprit vagabond; et Prendre le large, 1995-2000, les deux derniers chez Boréal. Le livre italien qui ouvre cette chronique? Inséparables, d'Alessandro Piperno.




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