Livres

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Pierre Foglia
La Presse

Le cahier livres du journal Le Monde parlait l'autre jour d'un écrivain américain dont je n'avais même jamais entendu le nom: Richard Powers. La critique saluait son dernier roman traduit en français - Gains - tout en précisant que son chef-d'oeuvre restait: Le temps où nous chantions.

C'est l'histoire d'une toute jeune femme noire, fille d'un médecin de Philadelphie, qui rencontre un physicien juif de New York qui a fui l'Allemagne nazie. On est au début des années 40, c'est-à-dire au moins 1000 ans avant que l'Amérique se donne un président métis.

Il est beaucoup question de métis dans ce roman dont la trame est le racisme, celui des Blancs, et un peu aussi celui des Noirs. Un roman plein de chants et de musique mais qui se bute toujours à la même impossibilité de mélanger les couleurs. L'histoire s'étire sur 40 ans, et nulle part, bien sûr, on ne nous laisse entrevoir l'ouverture par laquelle va s'inviter Obama dans cette Amérique qu'on nous montre fermée, butée, profondément raciste.

On finit par arriver à la 1046e et dernière page, on referme le livre, on le dépose sur la table à café, on ouvre la télé et... et Obama est là! Même que l'Amérique vient de le réélire. Ne jamais dire: jamais l'Amérique.

Je reviens à l'histoire. La jeune fille noire et le physicien juif auront une fille et deux garçons. La fille deviendra une Black Panther, les deux garçons seront chanteurs lyriques et d'opéra, indifférents aux hurlements du monde, qui finiront quand même par les rejoindre.

Je venais de finir La fiancée américaine quand je me suis lancé dans Le temps où nous chantions. Deux livres immenses, deux longs voyages coup sur coup. Vous l'avez peut-être noté, j'ai été pas mal absent ces derniers temps.

LES LIEUX ET LA POUSSIÈRE - Maintenant, un petit livre écrit par un philosophe italien, Roberto Peregalli, qui tient un studio d'architecture et de décoration à Milan. Déjà cela, c'est bien, non? Un philosophe-architecte à une époque où les architectes sont plutôt des concepteurs d'échangeurs Turcot et les décorateurs, des poseurs.

Cette rose blanche dans un verre de cristal, c'est ton idée?

Je savais que tu aimerais! Sur ce mur blanc, blanc sur blanc tu comprends? Le contraire de s'exalter, tu dirais ça comment?

Se faire chier?

Bref ce petit livre-là a été écrit exprès pour me faire plaisir, ce type me connaît, je suis sûr, il s'est dit je vais faire un cadeau à ce vieux con avant qu'il meure, je vais écrire un traité sur la beauté involontaire. Le titre est magnifique: Les lieux et la poussière.

On y dit qu'il ne faut pas trop réparer, rénover, ravaler, reconstituer la surface des choses (mais, j'imagine, cela vaut aussi pour la surface des gens) parce que, alors, on efface le temps, et il ne reste plus que le temps des montres, qui ne sert à rien d'autre que d'arriver à l'heure à la réunion de production. Les siècles, eux, se mesurent à la crasse et à la poussière dans les plis de la pierre.

On y dit aussi qu'on a besoin de l'ombre des ruines. On y dit encore qu'il ne fallait pas compléter la Sagrada Familia, tout ne doit pas toujours être mené à «bonne fin». Le musée Guggenheim de Bilbao, qui passe pour un des plus beaux musées du monde, est traité ici de brontosaure d'acier qui, dans sa brutalité étincelante, apparaît comme une célébration de lui-même. Ce petit livre parle de la nécessité de l'attente, de l'ennui, de la solitude, de l'ombre, du silence, bref, du désir. Il dit que, chaque fois que l'on lave à grande eau une crevasse, un repli, une gargouille, le progrès s'y met et la beauté du monde disparaît un peu plus.

Une suggestion: en accompagnement de ces lieux de poussière, c'est une bonne idée je crois de feuilleter Autobiographie des objets, de François Bon, objets qui sont aussi des fragments de mémoire et qui ajoutent à la nécessité de l'attente, de l'ennui, de la solitude, de l'ombre, du silence, la nécessité de la littérature.

RELECTURE - Les Mémoires d'Hadrien. Je connais peu de livres plus éloignés de mes goûts que celui-là. Je le relis pourtant tous les cinq ans en me disant bof, c'est la dernière fois. Cinq ans plus tard, je le rachète. C'est le procédé qui me fascine, j'aime le sans-gêne de Yourcenar, qui est entrée dans cet empereur romain comme chez elle et hop! lui a tenu la plume tout le temps qu'il a raconté ses mémoires. Je me suis vite aperçue, dit-elle, dans les notes qui suivent les mémoires, que j'écrivais la vie d'un grand homme.

Ben tiens! Pas seulement grand. Jamais on n'a vu un Italien user plus judicieusement de l'imparfait du subjonctif.

FUCK AMERICA - À la demande générale (des courriels, des amis: qu'est-ce qui t'a pris? T'es donc bien con!) je suis allé m'excuser aux libraires du Port de tête, aveenue du Mont-Royal, d'avoir écrit des méchancetés largement gratuites. Ils m'ont accueilli avec gentillesse, je suis ressorti avec trois livres dont Fuck America d'Edgard Hilsenrath, né en Allemagne comme Bukowski, et à peu près au même moment, sauf que Hilsenrath est juif, ce qui le porte à parler plus de la Shoah que des courses de chevaux comme Bukowski. Dans la présentation on qualifie Hilsenrath de rabelaisien. N'importe quoi. Ce type est rabelaisien comme moi je suis proustien. Il est Bukowski. Il est surtout Limonov, le vrai, celui de Le poète russe préfère les grands nègres. C'est vrai, j'y pense, vous ne lisez pas Limonov, vous lisez Emmanuel Carrère qui parle de Limonov. Ben attendez un peu, peut-être Carrère va parler aussi de Hilsenrath.

ET LA POÉSIE, BORDEL? - En ce moment, sur ma table de nuit, la poésie de Frédéric Dumont - Volière - j'embarque, je débarque, je rembarque, je retourne à la citation du début «I want to kiss your breast\so much more\than writing any of these here poems». Et aussi Météo des plages de Christian Prigent, qu'une collègue du Devoir m'avait révélé. J'ai de la misère avec Prigent, pas du tout avec la collègue, poète aussi: Il est 3h33 sur le tableau lumineux. Quelque part un fou pense à moi.

Je pense à vous des fois et j'achète Le Devoir tous les samedis. Paraît que vous êtes enceinte?

NOTA BENE Les livres mentionnés cités dans cette chronique: Le temps où nous chantions, Richard Powers 10\18 - Les lieux et la poussière, Roberto Peregalli, Arléa - Autographie des objets, François Bon, Seuil - Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, Folio - Fuck America, Edgar Hilsenrath, Attila - Volière, Frédéric Dumont, L'Écrou - Météo des plages, Christian Prigent, P.O.L - Corps étranger, Catherine Lalonde, Québec Amérique

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