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Pierre Foglia
La Presse

J'aimais de M. Trudeau le style, la morgue, l'intelligence, l'audace, son amitié avec Castro, sa défense des droits civils, sa femme un peu sautée, son ouverture aux gais, son anticléricalisme, sa modernité, son élégance, son ami le syndicaliste Jean Marchand, son autre ami le journaliste Gérard Pelletier. On a même eu un ami commun, Trudeau et moi: Pierre Vallières, le felquiste qu'il avait accueilli à Cité Libre.

J'aimais la culture de M. Trudeau, qui n'est pas celle, classique et compassée, dont se gargarisent les vieux nationalistes à la Bernard Landry. J'aimais qu'il ne soit pas paternaliste, j'aimais ce sourire en lame de rasoir: me faites pas chier, voulez-vous, j'ai eu une grosse journée.

Je n'aimais pas sa vision du Canada (c'est vrai: je n'aime aucune vision du Canada!). Je n'aimais pas son obsession du bilinguisme, encore moins du multiculturalisme. Je n'ai pas aimé son long couteau, cette fameuse nuit des longs couteaux. Je n'aimais pas plein de choses de M. Trudeau - l'essentiel, en fait: je n'aimais pas l'essentiel. Il reste que, de tous les hommes politiques que j'ai détestés, M. Trudeau est de loin celui que j'ai le plus admiré.

Tout cela pour dire qu'il m'étonnerait que je déteste un jour son fils, et qu'il m'étonnerait plus encore que je l'admire.

À 47 ans, quand il est devenu premier ministre du Canada, M. Trudeau avait l'air d'un tout jeune homme. À 40 ans, son fils a l'air d'un vieux gamin. Non, ce n'est pas pareil. On me dit qu'il tient beaucoup de sa maman. Dans l'extrait de Radio-Canada, je l'ai trouvé primesautier et tellement désireux de bien faire, comme un petit garçon qui vent réciter son compliment à la fête des Pères sous l'oeil attendri du cercle de famille.

J'ai surtout aimé quand il a dit: ce n'est pas le Parti libéral qui a fait le Canada, c'est le Canada qui a fait le Parti libéral.

J'aime tellement ce genre de phrase - d'«emphrase»? On dirait du Ionesco. Ce n'est pas la banane qui goûte le banana split, c'est le banana split qui goûte la banane.

Comme le dit le grand humoriste luxembourgeois Kleber-Henri Schlesswig: c'est pas parce que tu mets une boîte aux lettres dans un cimetière que les morts vont t'écrire. Bref, c'est pas le portrait de son père. Son père a eu des enfants, dont celui-là. Ça arrive dans les meilleures familles.

Je vais peut-être m'acheter un fusil

Posez un verre d'eau sur le comptoir d'une cuisine où deux personnes sont en train de se disputer. Vous avez fait analyser l'eau avant, c'est de l'eau H2O, normale.

Refaites analyser la même eau après la dispute. Toujours deux molécules d'hydrogène et une molécule d'oxygène, mais entre les deux petites oreilles d'hydrogène est apparue une minuscule bouboule de... peu importe, ce n'est pas important, retenez seulement que, dans une pièce où deux personnes sont en train de se disputer, la formule chimique de l'eau change.

Vous croyez ça? Moi non plus.

C'était chez des amis la semaine dernière, une conversation saisie au vol. Il y avait là un prof de secondaire qui est aussi prof de yoga, un monsieur sympathique, accompagné de son fils d'une douzaine d'années. Aussi ai-je été un peu surpris quand, dans la soirée, il a raconté cette histoire de verre d'eau dans une pièce où deux personnes se disputent. Il n'essayait pas d'étonner, il a seulement dit: comprenez-vous bien ce que cela signifie?

Euh... non.

Le corps humain est fait de 67% d'eau... Dans le silence qui a suivi, j'ai presque entendu le déclic dans la tête des gens présents: Combien de bouteilles d'eau dans mon corps? Ah! mon Dieu, et toute cette acrimonie... On a beaucoup parlé ensuite des mauvaises énergies et, plus tard, de l'«optimisation des ressources mentales» comme procédé de guérison. Je capotais.

Il y a des mots qui me rendent fou et même un peu violent, comme «ondes positives», «bonnes et mauvaises énergies». Je me suis retenu de hurler, j'ai fait de l'humour, le même que dans mes chroniques, celui qui ne fait rire personne, j'ai dit: voici, je pose une banane sur le comptoir de la cuisine où je suis en train de m'engueuler avec ma fiancée. Compte tenu du fait que la banane est faite de 87% d'eau, qui la banane va-t-elle mordre après l'engueulade? Moi ou ma fiancée?

La Presse publie depuis une semaine une série sur les gourous. Ça continue aujourd'hui, demain et samedi. Samedi, quand ce sera fini, je vais peut-être m'acheter un fusil.

COURRIER DU BÉOTIEN - Nombreux commentaires sur la campagne de Bell: 5 raisons pourquoi tant de Québécois choisissent Bell. Je pointais l'indifférence, une mauvaise traduction... Vous n'avez rien compris, m'allument des lecteurs qui travaillent dans les agences de pub, c'est pire: c'est voulu!

Voulu?????

Mais oui, monsieur le chroniqueur, 5 raisons pourquoi est mieux reçu par le monde ordinaire que

5 raisons pour lesquelles, trop littéraire...

Je ne devrais pas m'étonner, c'est la suite logique des choses: on ne corrige plus les fautes à l'école pour ne pas traumatiser les enfants, alors quand ils deviennent grands, on fait des fautes pour qu'ils comprennent au moins la pub et achètent des téléphones.

Des lecteurs me font aussi un petit cours sur l'épenthèse, c'est le nom savant de cette lèpre que je nomme «lalaïsation»: é-pen-thèse.

Ça a devient ça l'a pour des raisons de mécanique articulatoire, m'expliquez-vous. Est-ce que je me trompe? M'ayant expliqué la chose, vous voilà prêts à l'excuser? Savez-vous si les Belges, les Suisses, les Luxembourgeois, les Monégasques, les Africains francophones lalaïsent?

Tiens, l'Hôpital général juif annonce déjà son cyclo-défi Enbridge 2013 contre le cancer, parce que «2 Canadien sur 5 perdra son combat contre le cancer», peut-on lire dans un encart électronique. C'est sans compter, bien sûr, tous ceux qui ont déjà perdu leur langue.

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