Série Accidents: Quelle plaie, les mamans trop prudentes!

Pierre Foglia
La Presse

C'est une dame médecin qui parle et je ne comprends pas ce qu'elle dit. Au début, ça va, elle dit: j'ai fait 5 ans dans un centre de trauma tertiaire à Montréal et 10 dans un centre de trauma secondaire dans un hôpital régional près des grands axes routiers. Mon bilan: j'ai vu très peu d'accidents mortels ou avec séquelles sérieuses sans que soient impliquées la vitesse et la consommation d'alcool ou de drogues.

Ce bout-là, je comprends.

Mais elle continue: Je me suis souvent interrogée sur la nature des morts. Certains blessés survivent miraculeusement; d'autres qui auraient pu s'en sortir meurent. D'autres sont impliqués dans des accidents tout à fait fortuits. Ma conclusion à moi, dit-elle (et c'est ici que je ne comprends plus rien, sa conclusion à elle): le destin.

Selon les statistiques de la SAAQ, seulement un peu plus de la moitié des accidents sont... de vrais accidents. Je veux dire fortuits. Le destin, si vous voulez.

De 2005 à 2009, 30% des conducteurs tués dans des accidents de la route au Québec étaient sous l'influence de l'alcool.

Vous appelez ça le destin, docteure?

Dans 44% des cas où les conducteurs sont morts, pour la même période, LA VITESSE a été un facteur déterminant. Pas le destin, madame. LA VITESSE.

Maintenant, la même statistique en tenant compte de l'âge des conducteurs. Chez les chauffeurs tués âgés de 16 à 24 ans, la vitesse a été un facteur déterminant dans 52% des cas et l'alcool dans 45% des cas.

Ce n'est pas le destin qui a tué ces gens-là. C'est la vitesse, ou l'alcool, ou la drogue, ou les trois en même temps. Mais le plus grave est ailleurs. En se tuant, ces gens-là ont tué des innocents qui allaient au cinéma ou chez grand-papa, ou qui faisaient un tour de machine, comme on dit, ou un tour de vélo, ou de moto, et ces innocents-là non plus, ce n'est pas le destin qui les a tués. C'est un petit con soûl qui allait trop vite.

Il aime les chiens. Il en a un sur ses genoux. Il n'a pas eu le temps de manger, alors il mange. En fait, il est très en retard. Il pitonne sur son cell - c'était encore permis à l'époque - pour dire aux gens qui l'attendent qu'il sera en retard. Et en plus, devant, il y a un type qui se traîne. Alors il le double. On est dans une côte? Pas grave, il est en retard.

Dans la voiture qu'il va heurter en haut de la côte, il y a Corinne, 21 ans, et son bébé fille de deux mois et demi.

C'était il y a huit ans. Elle a été déclarée invalide à vie par la SAAQ. Encore ce matin, fin mars 2012, elle est allée en réadaptation. Elle y va cinq jours sur sept. En plus des migraines et des convulsions.

La petite fille non plus n'est pas morte. Mais pendant des mois elle souffrait tellement qu'elle se mettait hurler à tout moment. Plus tard, elle va s'automutiler. Je ne suis pas médecin, mais ne semble qu'un enfant de 8 ans qui s'automutile, ce n'est pas vraiment le destin.

* * *

Le type qui signe le témoignage ébouriffant qui suit, ce type, je l'aime. Je l'embrasserais tant il dit exactement ce qu'il faut dire pour illustrer cette série sur la connerie vroum-vroum.

Il habite à Boucherville. Il m'écrit pour se plaindre des vélos qui roulent dans la rue plutôt que sur la piste cyclable entretenue avec «ses impôts». Ces cyclistes dans la rue l'insupportent tant que, je cite: «Je prends un malin plaisir à les klaxonner ET À LEUR DONNER LA FROUSSE EN LES FRÔLANT.»

Ce charmant jeune homme de 26 ans, universitaire, se dit adepte «du tuning de voiture». Il précise aussitôt qu'il n'est pas du genre à faire de la vitesse entre les voitures à l'heure de pointe. Je cite: «En fait, lorsque j'ai le goût de faire de la vitesse, JE VAIS SUR LES ROUTES DE CAMPAGNE DE LA MONTÉRÉGIE, CAR LES POLICIERS SONT TOUJOURS SUR LES AUTOROUTES.»

Les fins de semaine, il lui arrive d'aller rouler sur une piste, Sanair ou Saint-Eustache, parce que les rues, vraiment, quel embarras! Je le cite encore, c'est trop beau: «Avec tous ces vélos, toutes ces fourgonnettes conduites par des mamans TROP PRUDENTES et surtout TROP LENTES, toutes ces personnes âgées aux moins bons réflexes...»

Comme vous avez raison, monsieur. Les routes ne sont vraiment pas sûres.

J'ai une idée, monsieur. Vous me direz ce que vous en pensez. Avec vos impôts, les miens, ceux des cyclistes et des mamans trop lentes, pourquoi ne vous réserverait-on pas des lieux où vous pourriez vous éclater, dans tous les sens du mot? Je ne parle pas de pistes bébêtes comme à Sanair ou à Saint-Eustache. Je pense à d'immenses territoires - le Québec est assez grand pour cela - avec des lignes droites de 20, 30 km sur des autoroutes où vous pourriez atteindre les 300 km/h, mais aussi des routes régionales à trois voies où vous pourriez dépasser quatre autos de suite dans une côte alors que surgirait devant vous un de vos semblables qui tirerait trois de ses amis sur un sofa derrière son pick-up. Il y aurait aussi des rangs de campagne avec plein de tournants et des arbres et des pelotons de cyclistes - ce pourrait être des criminels qu'on obligerait à faire du vélo ou des cyclistes qu'on aurait surpris à Boucherville en train de rouler dans la rue. Vous traverseriez aussi, à 160, des villages fantômes où des enfants - qu'on pourrait faire venir de pays où de toute façon ils meurent de faim - où des enfants à trottinette traverseraient la rue.

Bien sûr, il y aurait aussi un gigantesque salon funéraire.

* * *

Je pourrais vous parler de mon amour de la vitesse pendant des heures, me dit Eddy Brunet. Non, ce n'est pas le même que le précédent. Celui-ci est sympathique, même s'il me parle d'une autre planète.

Je n'ai jamais causé d'accident, mais ce n'est pas faute d'avoir essayé, reconnaît Eddy. À une époque, 220, 240 km/h, c'était mon quotidien. Pas juste une pointe pour me vanter d'être monté à 220, je parle d'un 220 soutenu.

Eddy a été champion nord-américain de moto à 47 ans. Sur sa moto pas si puissante (250cc GP), il est monté à 260. Sur une Suzuki plus performante, il a déjà atteint 305.

Comment commence cette maladie-là?

À 5 ans sur une motoneige. Puis en passant La Presse à toute allure à mobylette. En allant toujours plus vite, tout le temps. En devenant accro au rush d'adrénaline. Au high. Ça prend 20 minutes pour redescendre après une course de moto.

Il conduit aujourd'hui une Saab 97\9000 Aero, un «sleeper», m'explique-t-il. Ça n'a l'air de rien, mais ça peut aller vite.

Et vous allez vite?

Depuis cinq ou six ans, non, je roule en citoyen responsable, à 118, pépère.

Pourquoi 118?

La vitesse permise plus 18, la marge que tolère la police.

Vous trouvez que les gens conduisent mal?

Incroyablement. J'en vois qui lisent en conduisant, qui textent, qui se maquillent.

Et ceux qui vont vite?

Ça paraît tout de suite qu'ils ne savent pas grand-chose de la vitesse. J'ai enseigné le pilotage pour moto de compétition pendant 20 ans; ça s'apprend, la vitesse. Ce n'est pas d'aller vite qui est difficile, c'est de ralentir, maîtriser la ligne, tout ressentir en même temps, l'adhérence, l'inertie, la suspension. C'est une science. C'est pas un jeu vidéo.

Et la lenteur, vous avez déjà goûté?

Oui. Le silence aussi.

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