La Piadineria

Pierre Foglia
La Presse

Enzo est napolitain. Mais un Napolitain civilisé, parce qu'il a vécu longtemps à Lucca, peut-être la ville italienne la plus civilisée d'Italie. En tout cas, la moins napolitaine.

(On dirait pas, mais une petite phrase comme celle-là va me valoir autour de 12 000 courriels d'insultes, demain.)

Enzo, qui travaillait dans la mode, est venu en voyage d'affaires à Montréal il y a sept ans. Il y a rencontré une Québécoise, l'a emmenée en Italie. Deux enfants plus tard, ils viennent de rentrer au Québec, où Enzo a ouvert un truc à sandwichs, à quelques portes de la librairie du Square.

Cela s'appelle La Piadineria. La piadina est une sorte de crêpe - un peu crêpe, un peu pâte à pizza. On y fourre du prosciutto et du provolone, ou de la saucisse et du gorgonzola, avec de la roquette. La piadina est une spécialité d'Émilie-Romagne (Bologne), sans doute la région où l'on mange le mieux en Italie (ajoutez 12 000 autres courriels d'insultes).

Enfant, Enzo courait les marchés d'Émilie-Romagne avec son père. Bref, c'est un Napolitain de Lucca qui est tombé en amour avec l'Émilie-Romagne et, plus tard, avec une Québécoise, c'est pour ça qu'il fait des piadine rue Saint-Denis.

Son prosciutto, c'est du San Daniele; son stracchino vient bien de Lombardie et pas de Guelph en Ontario (le stracchino est un fromage de vache crémeux que je mangeais avec du sucre quand j'étais petit), et non, sa saucisse poivre, sel, vin blanc ne vient pas de Naples. Mais son espresso, c'est de l'espresso.

On peut manger debout ou sur un tabouret, il n'y a pas de tables. Il sert aussi des calzone, de la bruschetta. Ça fera un an en avril que c'est ouvert et ça ne se bouscule pas tant que ça, dans son boui-boui. Hier, j'ai osé:

Ça décolle pas vite, on dirait...

C'est un peu difficile, oui.

Tu penses retourner en Italie?

Non, non!

L'Italie sans Berlusconi, c'est mieux, non?

Le nouveau? Il est encore plus fou.

C'est drôle pareil comment ça marche, les trucs italiens, à Montréal. C'est souvent les trucs les plus nuls qui marchent. Je ne parle pas des grands restaurants, que je ne connais pas, je parle de l'incroyable succès de ces fausses trattorias familiales où les spaghettis sont servis mous sous une montagne de sauce, où le vin dans la tasse est absolument dégueu mais si délicieusement illégal. C'est pas si étonnant, en fait, c'est toujours comme ça: plus il y a de la sauce, plus les gens aiment ça. On était combien à regarder Star Académie, dimanche? Six millions et demi?

Anyway. La Piadineria, 3421, rue Saint-Denis, un peu au nord de Sherbrooke, côté est. Essayez la piadina saucisse, stracchino, roquette ou, plus classique, prosciutto, provolone, roquette.

Le doute raisonnable

Expliquez-moi: comment un doute pourrait-il ne pas être raisonnable? S'il vous est venu! Il est forcément raisonnable pour vous; s'il ne l'était pas, vous ne douteriez pas.

Vous n'allez quand même pas vous mettre à douter de vos doutes? Même Descartes n'est pas allé jusque-là. Si vous doutez de vos doutes, soit vous êtes fou, soit vous êtes en analyse, soit c'est vous le psy. Il ne faut pas remettre en question le doute, mais la personne à qui il est venu. Est-elle raisonnable?

Qu'est-ce qu'un homme raisonnable? Ah ah. Ça, c'est une bonne question.

Un homme raisonnable, c'est justement quelqu'un qui n'est pas sans cesse en train de douter de tout et de rien. Qui, lorsqu'il voit passer un chat, ne se demande pas si c'est un lapin. Qui, lorsqu'il mange des nouilles, ne se dit pas ça ressemble à des nouilles, ça goûte la nouille, mais est-ce bien des nouilles?

Un homme raisonnable n'est pas sans cesse en train de douter de tout. Je ne dis pas qu'il ne doute jamais. Il est parfois des circonstances troublantes...

T'étais où?

Chez ma mère.

Pourquoi t'as du sperme dans les cheveux?

Ce que je dis, c'est que le doute ne peut pas devenir un principe de vie. À moins d'être soi-même un philosophe. Les philosophes doutent exprès. Descartes, en particulier, pratiquait le doute méthodique et intégral. Il s'en explique ici avec la clarté qu'on lui connaît: «Il fallait que je rejette comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait pas, après cela, quelque chose en ma croyance qui fût entièrement indubitable.»

La suite était prévisible: à la fin, il ne resta que son doute dont il ne pouvait pas douter.

Imaginez Descartes au procès Shafia, on est encore là dans huit mois.

Donc, trois sortes de doute. Le doute vulgaris, auquel le commun doit tordre le cou pour avancer dans la vie sans se faire trop chier. Puis le doute philosophique, une posture d'intellectuel qui n'a rien d'autre à foutre. Et le troisième doute, le doute raisonnable juridique. Ce doute qui ne doit pas être philosophique, qui ne doit pas venir de la tête du juré, qui doit émaner du procès. La défense a-t-elle oui ou non réussi à soulever un doute?

Et ce doute est-il raisonnable?

Comment un doute peut-il ne pas être raisonnable? Il l'est forcément pour celui qui l'a, sinon il ne l'aurait pas. Ce n'est pas le doute qu'il faut remettre en question, c'est le juré.

Qu'est-ce qu'un juré raisonnable?

Qu'est-ce qu'un homme raisonnable?

Et voilà ma chronique qui se mord la queue.

Ouyouille.

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