Quelques mots d'Amir

Pierre Foglia
La Presse

Je trouve assez juste le portrait que tout le monde fait d'Amir, ces jours-ci. Mme Payette l'autre samedi dans Le Devoir, Patrick Lagacé cette semaine dans La Presse, même André Pratte, le même jour: «Le député de Mercier est un homme brillant, informé, fonceur, convaincu comme seul peut l'être un militant. Chaque société a besoin de gens comme ça, incorruptibles, idéalistes, imperméables à la critique» (l'italique est de moi).

Imperméable à la critique, ce n'est pas vrai si on entend par là qu'elle ne l'affecte pas. Quand même, c'est pas mal comme portrait de la part d'un adversaire «naturel» comme André Pratte - qui le plante joyeusement dans la suite de son éditorial, évidemment.

Lisant cela, je bois du petit lait. J'en bois encore quand je reçois ce courriel de mon collègue Ronald (lequel, on s'en félicitera, ne tient pas la chronique politique!): «Pietro, Dieu que je suis fier de mon député Amir Khadir. L'as-tu vu faire fâcher Lucien Bouchard? Go, Amir, go! Bon, il s'égare un peu de temps en temps...»

Pas souvent, Ronald, pas souvent. Traiter le jeune couple princier de parasites n'est pas la déclaration du siècle - c'est pas un dérapage non plus. Amir en fait trop parfois, mais il ne se plante pas souvent. Depuis que je le connais, et ça commence à faire un bail, il s'est royalement planté deux fois. Une de celles-là était le boycottage de la chaussure israélienne.

Vous n'imaginez pas comme je me réjouis de vous voir si nombreux à être «fiers» d'Amir. C'est pas souvent que vous et moi partageons le même engouement; que nous nous accordions soudain pour trouver admirable cette espèce de gauchiste persan, c'est quand même étonnant, non?

J'ai fait deux longs voyages avec Amir, un en Iran et, quelques années plus tard (ou le contraire), un en Irak. J'en suis revenu complètement conquis, et c'est le premier mot que je veux ajouter au portrait que vous faites de lui: séducteur. Ne confondez pas: pas macho, pas pute, pas acteur - enfin si, quand même, un petit peu acteur. Besoin qu'on l'aime comme le désert a besoin d'eau, et s'y prenant toujours de la même façon pour qu'on l'aime: en faisant l'intelligent. Ça fuse de partout, ça crépite, ça pétille, ça ressemble au bouquet final du feu d'artifice de la Saint-Jean à Saint-Prosper-Station. Une bleue, une rouge, une jaune, encore une bleue... Arrête, Amir, arrête. On t'aime, tu le sais.

Le second mot qui me vient et qui renforce le premier, c'est délinquant. Il n'hésite pas à contrevenir à la règle, même que ça lui fait plaisir. En Irak, la règle était qu'il fallait remettre au Croissant rouge tous les médicaments que nous avions apportés. Pas question, a dit Amir. On va les distribuer nous-mêmes. Un petit jeu risqué dans le Bagdad de Saddam.

En Iran, au Sud, chez les Baluchis et les Pachtounes, on a traversé la frontière pour se retrouver en territoire afghan, dans un camp de réfugiés, à Zaranj. Amir a passé la journée à soigner des bobos. On est en Afghanistan, pas longtemps après le 11 septembre; on est chez les talibans, les Américains bombardent pas loin. Amir remuera ciel et terre pour faire venir une ambulance de Zabol, la ville frontalière iranienne, pour sauver une dame qui allait mourir. C'est pour dire que ce n'est pas le maire de Québec qui va lui apprendre ce qu'est une urgence, c'est pas un ex-premier-ministre recyclé dans les mines qui va lui faire le coup de la grandeur, surtout cette grandeur-là.

Le troisième mot que je lui collerais est très parent du second: bordélique. Imaginez: il retourne en Iran, où il n'est vraiment pas un ami du régime des mollahs, et vous pensez qu'il va se tenir tranquille? Pas une seconde. Il tire sur la corde au maximum, passe par-dessus les interdictions de filmer, de circuler, pour finalement s'apercevoir que... ses papiers ne sont pas règle - son passeport est périmé, je ne sais trop quoi. Pas sûr qu'il va pouvoir sortir du pays.

Inquiet? Je le revois dans la jeep, le keffieh au vent, je l'entends nous réciter un poème en persan qu'il enchaînera avec un autre de Gérald Godin.

En Irak, encore le passeport. Cette fois, il l'a perdu. On attend dans le désert à la frontière de la Jordanie, où les formalités n'en finissent plus. Ousqu'il est, ton passeport, Amir?

Je ne sais pas.

Comment ça, tu sais pas?

Dans ces moments-là, il prend son air irano-penaud. Il a pris cet air-là avec Lucien Bouchard, l'autre jour: Je ne voulais pas vous insulter personnellement, monsieur Bouchard.

Ben tiens, il venait juste de le traiter de pute.

Un dernier mot, peut-être le plus important: médecin. Cela me vient chaque fois que je le vois à la télé ou que je l'entends à la radio: comment il fait pour ne plus être médecin, lui qui l'était plus que n'importe quoi? Voyez comme il est impliqué comme député? Il l'était tout autant comme médecin.

On n'est pas amis, si c'est ce que vous me demandez. Il ne me trouve pas assez engagé. Moi, je trouve qu'il l'est trop. Une fâcherie - je me fâche très facilement avec mes amis - nous a déjà éloignés et, encore aujourd'hui, nous garde sur une prudente réserve. On se parle de loin en loin, jamais de ses affaires de député, qui ne m'intéressent pas vraiment. Un courriel de lui cette semaine sur... les chats. Je t'ai jamais raconté, me dit-il, à Québec, je suis pensionnaire chez Pierre et Cecilia, ils ont neuf chats comme toi. Il y a Mia, Mimi, Touki, Câlin, un autre qui s'appelle Amour-de-patte-cassée, devine pourquoi.

Cecilia, qui est chilienne et plus gauchiste que moi, fait passer ses chats avant son locataire et même avant le Che et Allende. Moi? Moi, j'en ai un peu plein le cul de la race féline, déjà que je me fais griffer toute la journée. Embrasse S. pour moi. Amir.

Comment voulez-vous qu'il soit mon ami? Il n'aime pas les chats! Pour un Persan, c'est pas fort.

NOTA BENE J'ai à peu près trois ans et demi de vacances accumulées, je vais commencer par quelques semaines jusqu'au départ du Tour de France, où, restez calmes, j'irai en touriste. Si vous me le demandez gentiment, je vous raconterai peut-être.

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