Les grands espaces

Pierre Foglia
La Presse

Ah les Français. Savez comme ils capotent sur le Canada, les grands espaces et tout ça. Naïfs, mais naïfs. Ils croient tout ce que leur racontent les rabatteurs des ambassades canadiennes à l'étranger, ils se mettent à rêver sur des prospectus qui disent que le Canada ceci et le Canada cela. Tiens, prenez le jeune homme que j'ai rencontré l'autre jour, Loïc Marcille, 29 ans, gentil comme tout, célibataire, sans enfant handicapé, je veux dire sans histoire humanitaire ni médiatique ni pathétique à raconter. Loïc vit à Montréal depuis huit ans, il a étudié ici, il a une maîtrise en administration des affaires (MBA) de l'Université Laval, il n'a commis aucun délit, n'a jamais triché avec l'immigration, travaille comme adjoint au marketing chez Remstar Films (des frères Rémillard, propriétaires du canal V).

Enfin, il travaillait. Le 30 mars, la dame des ressources humaines de Remstar a reçu un avis conjoint de Ressources humaines et Développement Canada et du ministère québécois de l'Immigration l'informant qu'elle devait mettre à la porte ce Loïc Marcille pour trois raisons.

La première est particulièrement odieuse et exprimée à peu près en ces termes: des travailleurs canadiens compétents pourraient avantageusement occuper son poste.

La seconde est particulièrement tordue: l'amélioration des conditions de travail ou du salaire offert (pour le poste de Loïc) aurait pour conséquence d'attirer des travailleurs canadiens... Si vous lisez comme moi, cela veut dire: au salaire où vous payez ce Français, pas sûr que vous trouverez un Canadien pour faire la job, par contre en payant un peu plus...

Loïc est arrivé ici à 20 ans, il en a 29. Après son MBA à Laval, il envoie 300 CV pour se retrouver comme vendeur de runnings dans une boutique de sport de la rue Sainte-Catherine, finit par entrer à Vivafilm en remplacement d'une employée en congé de maternité, passe ensuite chez les frères Rémillard à Remstar où il est depuis un an et où sa carrière démarre véritablement, ses campagnes de marketing ont fait l'objet d'articles dans les revues de marketing et même dans La Presse Affaires.

Tout ce temps, il est important de le souligner, parfaitement en règle avec l'immigration, que ce soit comme étudiant, ou comme stagiaire avec un permis de travail en bonne et due forme.

Huit ans qu'il est ici. Complètement intégré. Complètement «d'ici». Ses amis, sa vie, son travail, son avenir, ici. Surgissent Immigration Canada et le ministère de l'Immigration du Québec qui lui disent avec le tact que montrent habituellement ces gens-là:

Tu voles la job d'un Canadien, décrisse.

Suivra la menace d'expulsion. Votre statut de résident temporaire expire le 8 avril, si vous ne désirez pas présenter une demande de rétablissement vous devez quitter le Canada immédiatement, sans quoi des mesures exécutoires pourraient être prises contre vous.

Petit détail amusant: pour présenter une demande de rétablissement, il faut présenter un certificat d'acceptation du Québec qui est délivré sous réserve de se prévaloir d'une offre d'emploi (acceptable bien sûr!)

Sauf que Loïc n'en a plus d'emploi puisque les mêmes viennent de lui faire perdre celui qu'il avait!

Ah les grands espaces! Dans le rêve des Français souffle sur ces grands espaces un vent de liberté. C'est pas comme la France, le Canada, en France tout est petit, étriqué, mesquin. Au Canada, oh là là, au Canada.

D'où venez-vous, Loïc?

De Nice.

Il doit faire 28° à Nice ce matin, quand je suis parti de chez moi pour venir vous rencontrer, il neigeait à plein ciel, on est fin avril, sacrament, vous ennuyiez-vous donc tant que ça sur la Côte d'Azur? Comment le Canada vous est-il venu en tête?

À l'Université de Montpellier où j'étudiais en commerce.

Laissez-moi deviner, vous avez rencontré une fille de Montréal?

Non, des affiches sur les murs qui disaient venez étudier au Canada, qui montraient des paysages du Canada, je me souviens d'une de ces affiches représentant une forêt. Je me suis retrouvé à l'UQAM dans un échange d'étudiants. Puis je suis retourné en France, puis je suis revenu pour un stage en marketing. Puis dans le cadre d'un nouveau programme, cette fois à Laval, où un prof m'a dit: pourquoi ne ferais-tu pas ton MBA ici?

Pourquoi n'avez-vous pas demandé votre «résidence permanente» qui vous donnerait les mêmes droits qu'un Canadien (sauf celui de voter), en attendant votre citoyenneté?

Ma demande de résidence permanente a été déposée il y a deux ans. J'ai même reçu un accusé de réception me précisant qu'elle serait traitée diligemment. On peut suivre l'évolution de ce dossier sur l'internet (comme pour un colis de FedEx). Quand je clique sur «statut», cela dit: en cours. Il est précisé que en cours signifie qu'on vérifie si le dossier est complet. Deux ans qu'on vérifie si mon dossier est complet. Il y a à peu près 10 documents dans un dossier, deux ans pour les compter.

Saura-t-on jamais combien de dégâts a faits cette affiche montrant une forêt canadienne sur un mur de l'Université de Montpellier. Ah les Français. Peut-être pensent-ils que les bureaux d'Immigration Canada sont en pleine forêt, qu'y travaillent des fonctionnaires débonnaires qui s'y rendent en raquettes et expédient leurs dossiers diligemment pour aller plus vite à la chasse à l'ours, entailler les érables, ou participer à quelque course de traîneaux à chiens.

Pas du tout. Ce sont les mêmes serviteurs de l'État que les vôtres, robotisés comme les vôtres, et qui appliquent les mêmes critères, recherchent les mêmes profils. Complètement indifférents aux retards, aux ratés, aux aberrations du système, celle-ci par exemple:

Loïc pourrait très bien se faire expulser, deux mois après son expulsion recevoir sa «résidence permanente», dans quelques années obtenir sa citoyenneté canadienne, sans plus jamais mettre les pieds au Canada (c'est le cas notamment de nombre de Chinois).

Parlant de Chinois, l'autre jour à Vancouver, M. Harper rappelait combien les employeurs canadiens comptent sur l'immigration pour soutenir la croissance de leur entreprise.

Ben tiens, Chose.




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