Les oiseaux de proie

Pierre Foglia
La Presse

Je ne soupçonnais pas que la vallée du Richelieu puisse être si belle hors de ses villages mondains que sont Saint-Marc, Saint-Ours, Saint-Denis.

Saint-Jude et ses alentours, 25 kilomètres au nord de Saint-Hyacinthe, c'est autre chose. J'entrevoyais des porcheries, des poulaillers, la culture extensive du blé d'Inde et du soya, c'est exactement ça, mais c'est aussi le rang Salvail qui zigonne le long la rivière du même nom, des belles maisons de ferme, des chemins qu'on dirait maillés tout exprès pour le cycliste.

J'étais à vélo bien sûr et le fermier sur son tracteur, je criais pour qu'il m'entende: les affaires de gaz c'est où?

Un mille plus loin, à gauche, cria-t-il à son tour, à ras les poulaillers, vous allez voir. Mais vous ne verrez rien parce que y a rien à voir. Y'ont tout démanché.

Je m'étais tracé un parcours d'une soixantaine de kilomètres qui devait me mener aux trois sites de forage de gaz de schiste de région. Celui-là était le premier, sur la commune de La Présentation, et c'était ma foi vrai: il n'y avait rien à voir. Sauf un talus herbeux qui ceinturait un bassin de la taille d'une grande piscine.

En face, une garderie. La jeune femme, Maryse Méthot, était dans sa cour avec les enfants.

Bonjour madame. Vos voisins d'en face sont partis?

Vont revenir!

Ça n'a pas l'air de vous enchanter. Sont dérangeants?

Plutôt! Une flamme de 25 pieds de haut, ça dérange. Quand ils ouvrent la valve pour relâcher la pression, pendant trois minutes c'est comme un Jet qui décolle dans ta cour. Avec les camions qui vont et qui viennent toute la journée, tu te sens comme dans un parc industriel. Ta maison perd de sa valeur au lieu d'en prendre, ça dérange beaucoup, oui. Il y a aussi la manière. Un beau matin on a vu arriver les camions, on s'est demandé quécéça, et voilà, c'était le gaz de schiste.

Peut-être vous inquiétez-vous pour rien, madame, M. Caillé n'arrête pas de dire que ça va finir par une borne-fontaine que vous ne verrez même pas.

Ah oui? En attendant, vont revenir pour d'autres forages, d'autres décollages de Jet dans ma cour, et puis ce gaz, il faudra bien l'envoyer dans un gazoduc, d'autres travaux, d'autres camions, des années de plaisir, au moins trois, nous promet-on.

Je suis arrivé dans Saint-Jude assoupie vers midi. Des travailleurs mexicains en pause syndicale cassaient la croûte sur la place de l'église.

Après Saint-Jude, la rivière Salvail, très encaissée, a raviné des gorges spectaculaires. Quatre ou cinq kilomètres plus loin, la route s'arrête soudain: elle est littéralement tombée dans le ravin. Vous vous rappelez peut-être ce glissement de terrain qui a englouti toute une famille en mai dernier? C'est ici. Restent les fondations de la maison. 300 mètres d'éboulis. En bas la rivière essaie de se creuser un nouveau lit. Un décor qui serait magnifique si ce n'était celui d'une tragédie.

M. Gérard Montpetit, qui habite dans le coin, note qu'après le drame, les géologues convoqués ont expliqué que toute cette région a été façonnée au cours des siècles par des éboulis comme celui de mai, et cela à cause des caprices de la glaise du sous-sol qui devient presque liquide lorsque trop irriguée, et devient alors sujette à des glissements qui ont déjà emporté le pont de chemin de fer qui passait à Saint-Jude, là où aujourd'hui, se trouve l'école du village.

Insinuez-vous, M. Montpetit, que les vibrations des forages pour fracturer la roche de schiste pourraient...

Non non, je n'insinue rien du tout. Je causais pour causer.

M. Lanoie était dans son jardin, à moins d'un kilomètre des éboulis. De tous les gens que j'ai rencontrés dans cette virée, assurément le plus posé. À vol d'oiseau, son jardin est à quatre kilomètres du site de forage de Saint-Barnabé.

Je n'étais pas du tout inquiet, dit-il, mais je le deviens. C'est un problème d'information. On ne sait rien. Ils ont vidé le site de Saint-Barnabé pour le transplanter à Saint-Thomas en pleine nuit. On dirait des voleurs. On pose des questions, ils ne répondent pas. Qu'ont-ils donc à cacher?

Je suis arrivé au site de Saint-Barnabé par le rang Basse-Double. On accède au site par un chemin de gravelle qui contourne la ferme d'élevage de veaux de lait de Joël Lebanc. Le site est vide, sauf une pelleteuse qui déplaçait une boue nauséabonde et un camion avec une curieuse benne inclinée venue chercher un réservoir. C'est fini, m'a dit le chauffeur, ils ne reviendront plus.

Je ne l'ai pas contredit. Mais si, ils vont revenir. C'est comme ça qu'ils procèdent. Un premier forage. Puis reviennent, pour un autre plus exploratoire. Au fait, pourquoi si peu de transparence sur leur modus operandi? On a le choix entre le silence, la bullshit et le moto Mme Normandeau: drill baby, drill.

Pourquoi le grand boss des pétrolières et gazières du Québec, André Caillé, faisait-il délibérément l'andouille l'autre midi à Maisonneuve en confondant exprès les «bornes-fontaine» selon sa propre image pour représenter un puits, et les sites d'explorations... J'ai lu, se moquait-il, qu'il y aurait des milliers de sites, ha ha ha, ces journalistes! Il n'y en aura jamais plus de 50 en même temps, par année, au Québec, protestait-il.

Il voulait dire 50 chantiers d'exploration qui donneront chacun une moyenne de 6 «bornes-fontaine», ça fait 300 puits par an, en trois ans ça en fait 1000, en dix ans 3000, qu'il faudra reforer, refracturer régulièrement pour un meilleur rendement. Au lieu de jouer sur les mots, M. Caillé pourrait-il nous dire quelle sera la norme d'implantation au Québec? Au Texas, au début de l'exploitation on avait convenu d'un puits par 640 acres. Les voilà rendus à un puits par 20 acres.

Le troisième site est situé sur le rang du Point-du-jour, sur la ferme Lemonde, une porcherie de 200 truies. La tour de forage est à un jet de pierre de la porcherie. Le fermier a loué 5 acres a la division albertaine de la compagnie américaine Schlumberger. Les trois camions sur le site viennent de Calgary.

On entend les moteurs diesel de la tour de forage à un demi-kilomètre de là. Le fermier, Patrick Lemonde, 26 ans (j'ai oublié de lui dire que j'étais journaliste, mes excuses), me raconte que c'est la deuxième fois qu'ils viennent: l'automne dernier ils ont creusé vertical. Là ils explorent horizontal.

S'ils trouvent du gaz, cela vous rapportera combien par année?

Ils ne l'ont pas dit.

En ont-ils trouvé?

La bonne question est plutôt: en trouveront-ils assez pour l'exploiter? Ça peut prendre des années avant de savoir. Vont s'en aller, vont revenir...

Le bruit ne vous dérange pas?

Non.

D'où vient l'eau utilisée pour la fracturation?

Je ne sais pas. Elle arrive par camions. 40 camions par jour. Des fois moins

C'est quand la prochaine étape?

Je ne sais pas.

J'ai repris le chemin de Saint-Jude pour m'arrêter en route à cet étonnant centre de réhabilitation d'oiseaux de proie baptisé «Chouette à voir». On y recueille les oiseaux de proie blessés par des chasseurs ou des autos, ils sont soignés à Saint-Hyacinthe, puis vont en convalescence à Saint-Jude, avant d'être relâchés dans la nature.

Il arrive parfois que, leur convalescence se prolongeant, ils s'habituent à l'homme au point de ne plus vouloir le quitter.

Pas moi.




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