Des oeufs à la neige

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Pierre Foglia
La Presse

Vous ai-je déjà dit que ma bibliothèque n'est pas si grande que ça? Pourtant certaines étagères sont presque vides. En bas, les dictionnaires prennent beaucoup de place. En bas aussi, un casier fourre-tout avec mes outils de typographe, comme si j'allais retourner travailler en imprimerie demain matin. Dans ce même casier, mon unique bande dessinée (Reiser) et les deux nounours de mes enfants quand ils étaient petits, Timothée et Barbiche. Et un troisième nounours, plus petit, qui s'appelle Gruau. Celui-là est à moi, je l'emmène en voyage et à vélo, dans la poche arrière de mon maillot. La tête dépasse de la poche, c'est ainsi que Gruau connaît toutes les routes du Vermont de reculons.

Dans ma bibliothèque, il y a aussi des livres. Toute une section de romans noirs que je n'ouvre plus jamais, sauf les Jim Thompson. Aussi les vieilleries que l'on s'attend à trouver chez un lecteur de mon âge - Durell, Gary, Nourissier, Cendrars, Queneau, Cortazar, dont il faudrait bien que je rachète Les Armes secrètes, aux feuilles toutes jaunies qui se détachent du dos.

Toute une étagère pour Bukowski. Quelques essais, peu. De la poésie et des curiosités, comme les cahiers du Collège de 'Pataphysique, et un livre de mon ami Charles Gagnon (celui du FLQ), Ne dites pas à mon père que je suis Québécois, il me croit Canadien dans un Québec libre, que je ne n'ai pas lu. Je le garde pour le titre.

Il y aussi une section fouillis où s'entassent les livres que je n'ai pas encore eu le temps de lire ou que je n'ai pas envie de lire, là, tout de suite, des auteurs pas «évidents» - Alain Farah, Pierre Michon, Bergounioux, même Echenoz, même Borges. Et des trucs à relire que j'ai mis de côté quand leurs auteurs sont morts, Lévi-Strauss, Updike, Gracq...

Gracq, la première page d'Un balcon en forêt : «Le train, qui suivait la rivière lente, s'était enfoncé entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d'ajoncs.» Une conne récemment invitée à parler de son livre à l'émission d'une autre conne disait détester les descriptions. Elle était, disait-elle, pour une écriture moderne. Ainsi, selon les critères de modernité littéraire de ces deux connes à la page, Gracq, qui intègre Poe, Buzzati, Jünger, Lautréamont, est un arriéré qui fait dans la description. Mais Pagnol est moderne, bien sûr, et tellement vivant, peuchère. Fuck.

J'ai l'air fâché, comme ça, mais pas vraiment. J'en ai plus contre les connes que contre la peopolisation de la littérature, qui donne parfois de très bons livres, quoi que j'en dise. Je viens d'ailleurs de déterrer dans mon fouillis un roman délicieux qui se déguste comme des oeufs à la neige. Vous aimez les oeufs à la neige ? Avant, quand elle m'aimait, ma fiancée m'en faisait deux fois par semaine. Là, ça fait au moins deux mois. Anyway.

Ce roman «comme des oeufs à la neige» s'appelle maladroitement, exprès : Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants. C'est écrit par Xiaolu Guo, une chinoise qui fait aussi des films. Ce n'est pas un dictionnaire, c'est bien un roman. Il raconte l'histoire d'une jeune chinoise qui débarque à Londres pour apprendre l'anglais. Elle rencontrera un monsieur bisexuel et végétarien, elle ira vivre chez lui, découvrira tout en même temps, l'amour, l'Occident, Venise, Berlin, le vibromasseur vaginal, l'avortement, l'humour anglais, mais pas l'écriture, non : de toute évidence, elle savait déjà écrire.

Le style est d'une maladresse délibérée, charmante. C'est aussi un tour de force de traduction quand on pense qu'il s'agissait de traduire en français une chinoise qui écrit maladroitement - exprès ! - en anglais. C'est chez Buchet-Chastel, un éditeur qui ne fait pas dans ce genre-là habituellement. C'est mon cadeau de Noël, il vous reste à le trouver, ce qui ne sera pas évident. Les parfaits bilingues auront plus de chance : A Concise Chinese-English Dictionary For Lovers, Chatto and Windus, Random House.

Aussi dans mon fouillis de livres en attente : Corps étranger, de Catherine Lalonde, chez Québec Amérique. Page 27 :

«Ça vient voler nos filles\ça les vole avec la bouche avec les mains

ça travaille au noir\ça rôde ça traîne\ça parle pas français\ça mange bizarre

et l'anglais que ça parle c'est cassé bord en bord

j'aurai tout vu sacramant un immigrant illégal un étranger et\ma face dans le miroir qui dit encore ! encore !»

Poèmes de corps, poèmes de cul, cri de femme - «quand j'écris à genoux sur mes doigts je sarcle quoi sinon ma faille» - j'en ai aimé toutes les pages, toutes les lignes. J'ai seulement pas aimé l'avant-propos de Nancy Houston, je ne veux pas qu'on me dise comment lire la poésie, celle-là dégouline, un magnifique poème de cul. Lui avez-vous assez dit, Miron, Lalonde, Ferron, Godin, Ducharme : ferme ta gueule, fille, et jouis. C'est ce qu'elle fait.

Tiré toujours de mon fouillis, un grand livre rouge : Se dépendre de soi-même. Non, non, ce n'est pas un livre de psychologie, c'est Victor-Lévy Beaulieu qui lit et commente Michel Foucault. Je vois, Victor, que vous consacrez aussi dans cet ouvrage, par raccroc en quelque sorte, une quarantaine de pages à Raymond Roussel. Devinez combien nous sommes, en ce moment, au Québec, à avoir lu du Roussel ? Nous sommes cinq. Vous. Moi. Une de mes ex-fiancées qui a fait sa thèse sur Locus Solus. Et deux profs du département de littérature comparée de l'UdeM.

Vous êtes complètement fou de lecture et d'écriture, Victor. Deux briques de vous m'attendent déjà : La grande Tribu (800 pages) et Bibi (600 pages). Stop, arrêtez tout. Pourquoi pas une plaquette de poésie? Trente-cinq pages, quelque vers par pages? Cela pourrait s'appeler La fin de l'extase, ou encore La faim de l'extase... La pognez-vous?




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