Retouches (d'un intouchable)

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Pierre Foglia
La Presse

Froidures hâtives. J'entends Mme Bombardier fredonner que les foglie - prononcez follié, les feuilles en italien; une follia, des follié - que les foglie mortes se ramassent à la pelle, voire à la petite cuillère. Mais non je ne suis pas mort, madame Chose. Seulement un peu embêté de l'obligation que me fait plus ou moins mon entourage et surtout vos ennemis de vous répondre. D'autant plus embêté que dans ce genre de derby de démolition, le second à parler a toujours l'air du benêt qui dit: c'est celui qui le dit qui l'est, gnagnagna.

On me voudrait irrité. Je ne trouve pas irritant que les gens que je n'aime pas ne m'aiment pas non plus. J'ai bien assez d'avoir parfois à souffrir du contraire, je veux dire d'estimer des gens qui ne me le rendent pas, ou peu.

Intouchable, dites-vous? Petite comique. Vous ne connaissez pas mes presque amis.

Vous rappelez-vous, madame, la première fois que nous avons été en contact? C'est par un petit mot de votre main. C'était avant les courriels. Je parlais déjà de livres dans mes chroniques. Vous m'aviez invité, en deux ou trois lignes, à m'intéresser aussi à la littérature d'ici. Vous veniez de sortir votre premier roman autobiographique, mais c'est sûrement un hasard.

Je ne sais pas à qui d'autre vous avez envoyé ce genre de petit mot. Sûrement à plein de monde; à défaut de beaucoup de talent, vous avez beaucoup de persuasion. C'est ainsi que vos médiocres romans vous ont conduite jusque chez Pivot, dans la liste de L'Express. On vous a même remis la Légion d'honneur. Était-ce avant ou après qu'on la remette aussi à Youppi, mon ancien boss?

Du haut de votre gloire, vous avez chié sur le monde entier, puis vous vous êtes pognée avec les Français sur le sujet du cul; déjà, je me souviens vaguement d'un papier vraiment pas gentil dans Libé. Alors vous êtes revenue ici et vous êtes devenue «people». C'est là que j'ai cessé de vous haïr pour vous trouver drôle.

Je me souviens aussi d'un essai que vous avez écrit en collaboration avec un psychiatre qui devait être radié par la suite par le Collège des médecins pour... rappelez-moi donc pourquoi, déjà? Je ne vous reproche pas cette douteuse collaboration. Je m'étonne seulement que vous ayez pu manquer d'intuition à ce point dans son cas, et en montrer autant pour faire mon portrait. Ah si, madame, votre portrait, enfin le mien, est très juste sur bien des points.

Vous me dites snob; c'est épouvantablement vrai. Vous me dites pervers; c'est assez évident. Vous me dites lettré; vous exagérez à peine. Vous me dites intelligent, même très intelligent; j'en rougis, mais bon, j'eusse trouvé plus crédible que cela vienne de quelqu'un qui l'est aussi.

Il n'y a que sur le fond, finalement, qu'on ne s'entende pas.

Je m'excuse, lecteurs, d'y revenir une troisième fois. C'est pas moi, c'est elle.

Je posais dans une première chronique que le Québec est peut-être malade de son cul, par la faute de se l'être trop fait pogner par ses mononcles, d'où le titre: mon oncle Alfred.

Ici, peut-être bien que je déconne. Peut-être bien, comme me le faisait observer un confrère, que le Québec n'est pas plus malade de son cul que le Danemark ou le Cambodge. Tout le monde il est malade de son cul, me disait-il; chacun le soigne à sa façon.

Mettons.

Je n'en repose pas moins ma question: l'hystérique réaction de l'ensemble de la population, quand survient un fait divers de cul impliquant un adulte et un enfant, n'ajoute-t-elle pas au traumatisme de la victime?

Banalisons un tout petit peu, ai-je écrit. Le mot a fait frémir. Je voulais dire qu'il y a des lois, des juges, la DPJ qui fait très bien son travail la plupart du temps; pas la peine d'en appeler au lynchage, pas la peine d'exciter la foule, carnassière d'avance.

Dans la seconde chronique, une petite fille attouchée par son père disait qu'elle «n'avait pas détesté». On me prête d'insinuer que tout est correct puisqu'elle n'a pas détesté. Branchez-vous, madame Chose: ou je suis très intelligent ou je suis un total demeuré. Bien évidemment, le traumatisme est d'autant plus grave, d'AUTANT PLUS GRAVE, que la victime n'a pas détesté; ma question reste la même: l'hystérie collective ne plombe-t-elle pas un peu plus la culpabilité des victimes?

Dans l'actualité en ce moment, deux jeunes, 17 et 18 ans, qui ont perdu la maîtrise de leur char et sont allés tuer une petite fille de 2 ans, Bianca, qui jouait devant chez elle. Calme très plat du côté de l'opinion publique. Personne ne parle d'aller arracher les couilles de ces deux morrons. Fait longtemps qu'il n'y a plus rien à banaliser quand il est question de jeunes qui font les cons dans un char, vroum, vroum; on ne va quand même pas gâcher leur vie pour une bêtise de jeunesse.

Froidures hâtives, disais-je. Jamais le Québec ne m'a paru aussi pâle qu'en cet automne, qui fut pourtant aussi rouge que les autres. Envie de partir. Ce doit être pour cela que je me suis jeté dans toutes ces lectures de voyage en même temps. J'inclus le voyage de Sôseki autour de sa maladie, Le vide et le plein, et les déliés de Bouvier, et pour faire bonne mesure la relecture de Tristes tropiques (1), surtout pour le coucher de soleil des premières pages - des petits coins de l'horizon jouissaient encore d'une vie éphémère et indépendante dans toutes les variantes du rose et du jaune: crevette, saumon, lin, paille... Quand on pense que ce type-là n'était qu'anthropologue; imaginez s'il avait été écrivain comme Mme Bombardier.

(1) Le vide et le plein, de Nicolas Bouvier, Folio. Choses dont je me souviens, de Sôseki, Picquier poche. Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss, Pocket.

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