Le clown triste

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Pierre Foglia
La Presse

La ministre des Vieux a annoncé cette semaine qu'elle se propose d'envoyer des clowns dans les CHSLD. Des «clowns thérapeutiques». Quelle formidable idée. Et si elle m'engageait? J'ai toujours rêvé d'être un clown. Pas n'importe quel clown. Pas un auguste. Pas un Paillasse avec un gros nez rouge. J'ai rêvé d'être un clown blanc. Un clown triste.

Dès l'annonce de la ministre, je suis allé proposer mes services dans une résidence de vieux, une de ces résidences bien tenues, avec une liste d'attente longue comme ça. J'ai demandé à rencontrer la directrice: vous n'avez pas besoin d'un clown?

Quelle expérience avez-vous?

Cela va faire 40 ans la semaine prochaine que je suis chroniqueur dans un grand journal.

Elle a esquissé un sourire. J'en profité pour avancer mes pions: on peut faire un essai tout de suite. Réunissez vos pensionnaires à la cafétéria, le temps que je me maquille un peu, et je suis à eux...

Un peu de farine sur les joues, du khôl sur les paupières. Mon Dieu, mon Dieu, s'est effrayée la directrice, vous avez l'air de la mort.

Je lui ai répondu que c'était l'idée de la chose et me suis mis à chantonner sur un air archiconnu: J'aurais voulu être un clown triste\pour pouvoir faire mon numéro\quand la mort se pose sur la piste...

Ils étaient une bonne centaine de vieux et de vieilles à m'attendre à la cafétéria. Je les ai avertis: je suis un clown triste, vous ne rirez pas. Le titre de mon spectacle: mou-rire. Je l'ai écrit au tableau sous le menu du jour. Sous asperges vinaigrette, veau froid, tarte au citron, j'ai écrit: mou-rire.

J'ai ajouté pour leur compréhension que mon spectacle était composé de sketchs, de petits récits plutôt qui ont pour thème la mort, la solitude, la trahison du corps, etc. On y va?

LE MIROIR - Est-ce dans Le guépard de Visconti? L'ai-je inventé pour une scène du film que je ne ferai jamais? Un homme déjà vieux donne une grande fête chez lui. Tard dans la soirée, il va chercher quelque chose dans sa chambre, se voit soudain dans le miroir, s'examine longuement, se déshabille pour se voir vraiment dans sa peau, dans ses peaux; ici elles plissent sur le cintre de ses os; là, au ventre, elles boudinent; là elles pendouillent. Toute cette viande plus montrable.

Et ces articles honteux de plus en plus nombreux sur la sexualité des aînés. Et cette extraordinaire pub de Viagra que l'on verra bientôt, qui montrera un vieux graveleux auquel on doit couper la queue pour pouvoir refermer le couvercle du cercueil.

Le vieux nu devant son miroir se tourne sur le côté pour se voir le cul rougi comme celui d'un singe. Un singe, murmure-t-il, un singe. Sa femme qui s'inquiétait de ne plus le voir le découvrira ainsi, nu, hébété, assis sur le lit.

Tout en leur racontant mon histoire, je me déshabille. Quelques gloussements nerveux dans la cafétéria. Je monte sur table. Mou-rire, je leur dis. Mou-rire.

LA ROBE BLEUE - Je vais vous raconter maintenant mon premier grand amour. Une fois... Voyez, cela commence comme un conte. Une fois... Je l'ai écrite et réécrite tant de fois, je l'ai racontée, peaufinée si souvent, «fixant» des détails qui n'étaient peut-être pas si «boulonnés» que cela dans la réalité. Ainsi, la robe, était-elle bleue ou blanche? J'ai toujours dit bleue, sans hésiter. D'instinct de conteur, je sais que c'est la netteté du détail qui ancre l'histoire dans la réalité. Bleue. Bleue. J'avais si bien l'air de faire une fixation sur les robes bleues qu'une de mes amoureuses suivantes s'est acheté une robe bleue, la réalité, comme souvent, venant après coup authentifier la fiction.

Vous êtes là à vous emmerder toute la journée, à vous abrutir d'histoires complètement connes à la télévision, alors que vous pourriez réécrire ou juste repenser votre propre histoire, celle de votre vie, en la débarrassant des robes bleues qui l'ont faite autre que celle que vous avez vécue. Vous, monsieur, racontez-moi un mensonge. Pas la fois que vous avez menti. Racontez-moi une composante de votre vie qui est mensonge.

Je...

Je quoi, monsieur? Je n'aime pas tant que cela mes petits-enfants? Tout ce bénévolat, c'était parce que je me faisais chier à la maison?

Je...

C'est ça, mourez en disant JE.

SOUVENIRS - Rappelez-vous, juste un peu avant que vous soyez né. Vous êtes encore dans le ventre de votre mère. Quelqu'un lui dit quelque chose de drôle. Elle rit. Rappelez-vous le rire de votre mère. Une journée chaude. Les volets sont tirés, la pièce est sombre et fraîche. Des fruits dans un plat sur la desserte. Une mouche qui fait zzzzzz. On entend des gens arriver. En entrant, votre mère fait entrer l'été dans la pièce. Elle rit en cascade de quelque chose qu'on est en train de lui dire.

Quelqu'un peut me faire un rire d'été?

Une vieille au fond de la cafétéria y réussit assez bien. Le rire est ce qui vieillit le moins.

Maintenant, qui peut me faire le hurlement de l'accouchée?

Ils ont été plusieurs à crier. Je les ai fait alterner. Le rire. Les cris. Le rire. Les cris. Ça riait, ça criait dans la cafétéria. Vos gueules!

J'ai attendu qu'ils fassent silence. Maintenant, qui peut me faire un chat qui meurt? Un loup qui meurt? Un oiseau qui meurt?

J'ai mis un doigt sur mes lèvres. Chut! Les animaux meurent sans un cri. Une fois, j'ai vu un coyote mourir dans mon champ. Il avait été blessé par un chasseur. Il était couché sur le flanc. Il a essayé de se relever plusieurs fois, chancelant. Finalement, il s'est recouché. Il a léché son sang dans son cou. Et il est mort sans un cri, comme Le loup de Vigny.

J'ai salué. Ils n'ont pas applaudi. Ils étaient vexés, je crois. Ils ont compris que je venais de leur demander de mourir en faisant moins de bruit.

Je ne leur demandais rien du tout. Je me parlais tout seul.

*** 

La solitude, comme le silence, devraient être des droits dans la Charte des vieux. Le droit de se reposer des autres qu'on a assez vus, assez entendus. Le droit de se reposer de tous ces clowns, dont plusieurs ministres, qui ne nous ont jamais fait rire.




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