L'Amérique, aujourd'hui

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Pierre Foglia
La Presse

Au moins une fois par jour, ma mère commençait une phrase par: En Amérique. En Amérique ceci, en Amérique cela, en Amérique c'était tellement mieux.

Ma mère était la plus jeune d'une trâllée de soeurs dont trois ou quatre ont émigré en Californie, d'où elles nous envoyaient des colis avec du chewing-gum, du beurre de peanut, des habits que leurs enfants ne mettaient plus, des tablettes de chocolat Hershey avec des noisettes et, je l'ai su beaucoup plus tard, des sous.En Amérique, commençait ma mère... et je me bouchais aussitôt les oreilles. Quand je serai grand, j'émigrerai en Norvège.

C'était écrit, ma soeur la plus vieille est partie rejoindre nos tantes en Californie. Je ne me souviens pas quand on l'a conduite à la gare à Milan, d'où elle a pris le train pour Gênes, d'où elle a embarqué sur un bateau pour New York, mais j'ai une photo qui montre que j'étais là. Elle me tient la main, elle a deux grosses valises à ses pieds, elle porte un drôle de chapeau.

Elle s'est vite mariée avec un marin. Mon autre soeur est allée la rejoindre. On recevait de plus en plus de colis, de pots de beurre de peanut, et des albums de photos qui montraient leur mari, leurs enfants, leurs amis, leur auto, leur chien, leur piscine, leur cuisine avec un four encastré. Nous, au pays, on s'éclairait encore au gaz.

Qu'attends-tu pour y aller, toi aussi?

J'avais 15 ans. À la bibliothèque, où j'allais faire le ménage avec ma mère, je venais de tomber sur Henry Miller, Tropique du Cancer, qui m'a marqué pour la vie autant que Voyage au bout de la nuit. Pourquoi devrais-je aller en Amérique quand ce que l'Amérique avait de plus génial à offrir préférait écrire dans la misère à Paris ?

Je ne me rappelle plus pourquoi j'ai changé d'idée - de toute façon, il était trop tard, on ne pouvait plus aller en Amérique comme mes soeurs l'avaient fait, mine de rien, pour se marier avec un marin. Mais on pouvait aller au Canada. Je suis resté un an au Canada avant d'aller rejoindre mes soeurs, qui m'ont vite tombé sur les nerfs, surtout leur mari, leurs amis, dont aucun n'avait jamais entendu parler de Henry Miller.

Marilyn Monroe venait de mourir, alors eux : Ton Miller, ce ne serait pas plutôt Arthur, son prénom?

Non, Ducon.

Je me suis installé à San Francisco. Je travaillais à la maintenance d'une compagnie d'assurances, la Fireman's Fund, qui existe toujours. J'avais pour compagnons de travail des Mexicains illégaux comme moi (avec une fausse carte d'étudiant). Je ne détestais plus l'Amérique ni les Américains. Seulement ma famille.

On saute plusieurs épisodes. Retour au Québec. Un jour, il y a près de 30 ans, une amie me fait découvrir Frelighsburg, d'où je ne décollerai plus et d'où j'allais renouer avec l'Amérique, à 5 km.

New York c'est formidable, et Boston, et Chicago, mais aussi Austin et San Antonio. J'ai adoré l'Alabama l'hiver dernier, le Wisconsin, Tucson, Traverse City (c'est au Michigan). Mais ce que j'aime le plus?

Ce que j'aime le plus, c'est l'été. Je termine ma chronique un peu plus tôt, je prends mon vélo. Quelques coups de pédales plus loin, je me glisse en Amérique. Quatre-vingts kilomètres plus loin, trop loin pour revenir, je prends une chambre au Deer Run Motor Inn, au pied de Smugglers Notch, que j'irai monter le lendemain matin.

Des fois, je me laisse glisser jusqu'au Old Hancock Hotel, sur la route 100. Mon Amérique est toute là. Une bâtisse un peu croche et son faux air de gueuserie. La galerie où je prends mon déjeuner. La dégaine de la maîtresse des lieux, grande dame aux cheveux blancs en chignon, lunettes relevées sur le front, et ce sourire si doux pour te demander comment tu veux tes oeufs. Bleus. Je les veux bleus, chérie.

Jusqu'à 200 km au sud, je connais chaque pli de vallon, je peux vous montrer des villages si jurassiques, Lincoln par exemple, que vous vous croirez en Roumanie il y a 100 ans. Le bed au bord du lac qu'on vient de dépasser, j'y ai couché aussi. Il est tenu par des végétariens furieux. Un soir que j'y crevais de faim, je suis allé m'acheter une boîte de corned beef au magasin général en face, je l'ai mangé dans ma chambre en cachette.

Mon Amérique est encore littéraire, mais voilà bien longtemps que je n'ai pas relu Miller. Pas nécessaire. Il m'a mené ailleurs : à Roth, avant lui à Durrell, et à Mailer, et c'est très bien ainsi. Merci, monsieur.

Mon Amérique n'a jamais été l'Eldorado de mes tantes, des mes soeurs, de ma mère.

Pourquoi je vous raconte ça aujourd'hui? Je ne sais pas. Pour résister sans doute. Je suis très heureux de la victoire d'Obama. Je crois que c'est un beau monsieur, un grand monsieur, que sa seule élection fera considérablement reculer le racisme. Ne serait-ce que pour cela, alléluia.

Je résiste à quoi, alors? Au jardin de roses, je crois bien. Tout en défendant que mon Amérique n'existe que pour moi.

* * *

En revenant ce matin par la route 100, 3 km au sud de la petite ville de Waitsfield, je suis passé devant un champ planté de milliers de petits drapeaux blancs. Très exactement 4188 drapeaux blancs, c'est écrit sur un grand panneau : American Military Killed in Iraq, 4188.

À deux pas de là, au Mac's Valley Market, j'ai demandé si on connaissait le propriétaire du champ.

Moi, je le connais, m'a dit un homme d'une quarantaine d'années qui sirotait son café. Non seulement je le connais, a-t-il continué, mais je fais partie, avec lui, du comité de citoyens qui s'occupe de ce champ depuis la première semaine de la guerre en Irak.

Ça n'a pas fait d'histoires?

Au début, un peu. Mais les gens ont compris. L'administration de ce pays a tout fait, depuis le début, pour cacher les chiffres et les corps. Ce champ est seulement pour les tirer de l'oubli.

Si un soldat américain est tué aujourd'hui en Irak, il y aura demain 4189 petits drapeaux, et le chiffre, amovible, sera changé sur le panneau.

Comment vous dire? Mon Amérique a longtemps été ces drapeaux contre l'oubli et les gens qui les plantaient.

Aujourd'hui? Aujourd'hui, mon Amérique est toute dans le petit soleil d'hiver qui éclaire le champ et dans ces deux vers d'Aragon qui me sont venus dans l'instant: Que la nature est belle et que le coeur me fend.




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