Une question niaiseuse

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Pierre Foglia
La Presse

Je vais parler d'économie, de finance, je ne sais pas trop la différence. Je vais en parler comme un enfant, mais pas l'enfant de la fable du roi nu, vous savez: le roi se présenta nu devant ses courtisans, tous le félicitèrent de son bel habit, seul l'enfant s'écria le roi est nu. Ce n'est qu'une fable, l'innocence n'a jamais rendu personne lucide.

Je vais parler d'économie comme un enfant parce que, en ce domaine, c'est mon niveau: la prématernelle. À la toute fin, je poserai une question que personne ne semble se poser. Ce doit être parce qu'elle est tellement niaiseuse qu'elle ne mérite pas d'être posée. Le genre de question que pose un enfant de 4 ans et demi: dis, papa, pourquoi les vaches elles ont des cornes et pas les lapins?

Ne vous gênez surtout pas pour me répondre ce que vous répondez habituellement à vos enfants: parce que c'est comme ça, bon...

Résumons-nous quelque peu.

La crise financière qui secoue le monde a été déclenchée, nous dit-on, par une pratique immobilière aux États-Unis qui consistait à inciter les gens à acheter des maisons en leur concédant des hypothèques incroyables, impensables, pour ne pas dire insensées. Prenons un monsieur qui a 22 piastres en poche. Normalement, il n'envisagerait pas d'acheter une maison à 400 000. Pensez comment il serait reçu par les mononcles de nos caisses populaires. Quoi? 22 piastres en poche et vous prétendez acheter une maison de 400 000? Ça va pas la tête?

Aux État-Unis, c'est - enfin, c'était - tout le contraire. T'as pas d'argent? On va t'en prêter, mon vieux. Mieux que ça, aux États-Unis, on vend des hypothèques et du crédit comme on vendait des balayeuses jadis. Ça sonne à la porte, tu va ouvrir, c'est pas un vendeur de balayeuses, c'est un monsieur qui t'offre des sous, signez ici.

Je reviens au monsieur avec ses 22$ en poche. Il s'étonnait quand même un petit peu: vous me prêtez 400 000$, vraiment?

Mais oui. Et tu sais quoi? Dans six mois, quand ta maison vaudra 450 000$, tu nous rappelles et on te prête encore 50 000 $.

Sauf que, deux ans plus tard, le marché immobilier a baissé, le monsieur s'est trouvé à payer des intérêts sur un emprunt de 450 000$ pour une maison qui n'en valait plus que 300 000, ce qui, entre nous, ne changeait pas grand-chose au fait qu'il ne pouvait déjà plus payer son hypothèque. La banque a repris son bien, un bien dont la valeur avait considérablement baissé. La crise est arrivée comme ça. Enfin à peu près.

Pourquoi le marché immobilier a-t-il baissé? Je ne sais pas. Qu'est-ce que les fameuses subprimes? Ça, je sais un peu vu qu'on en a tant parlé. J'ai lu là-dessus. Les subprimes, ce sont ces crédits dont je parlais tantôt, vendus à n'importe qui et qu'on pourrait résumer dans cette formule: aucune garantie exigée, rien à rembourser avant trois ans. Comment ces crédits se sont-ils retrouvés en titres négociables aussi bien à Wall Street qu'à la Bourse de Shanghai ou de Toronto? Ne m'expliquez surtout pas.

Pourquoi les économistes n'ont-ils rien vu venir? Je n'ai même pas envie de faire de blague là-dessus. Regarde, je connais le vélo comme personne et je me fourre deux fois sur trois sur le gagnant du Tour de France.

Vouloir embarrasser les soi-disant experts, ce ne serait pas sur leur absence de flair. Ce serait plutôt sur leur credo: cette magique autorégulation du marché qui répondait à toutes les objections. Ils avaient juste oublié de nous dire que, en cas de crise grave, le marché s'autorégulerait en allant chercher des centaines de milliards dans les poches des contribuables pour sauver le cul et la chemise du PDG de Lehman Brothers, dont le salaire était de 32 millions l'an dernier.

Je le relève sans m'en indigner. En fait, cette crise, je n'en ai rien à foutre. Je ne me demande pas comment la régler. Cela me dépasse. Je vous l'ai dit, je me pose seulement une question innocente comme en posent les enfants, une de ces questions qui n'ont rien à voir parce qu'elles ramènent au début des choses et que, généralement, le début des choses n'intéresse plus personne. C'est comme ça, c'est tout: les lapins n'ont pas de cornes, les vaches, si.

Tu dis, monsieur l'économiste, que la crise vient de ce que les institutions financières ont imprudemment prêté trop d'argent à des gens qui n'avaient pas vraiment les moyens de s'endetter à ce point. Et cela pour stimuler la croissance. Explique-moi, monsieur l'économiste.

C'est tout simple. Tu prêtes de l'argent aux gens; avec cet argent, ils achètent des trucs; en achetant des trucs, ils font marcher l'économie, relancent la croissance. C'est la base même de notre système.

Donc, monsieur l'économiste, on peut dire que cette crise financière est un peu l'échec du système?

Je n'ai jamais dit ça.

Non seulement tu ne l'as pas dit, monsieur l'économiste, mais tu ne te l'es même pas demandé. En fait, ma vraie question n'est pas: est-ce la faute du système? Ma vraie question est: pourquoi est-ce que personne ne se pose même la question? Pourquoi cette crise majeure n'a-t-elle pas été l'occasion de s'interroger sur... sur la vie, sur le bonheur, sur où on s'en va?

Pour moi, cette crise pose une question fondamentale qu'on fait tout pour éluder, contourner, qui ressurgit pourtant dans tous nos débats, dans nos élections, dans nos choix de vie: assouvissement ou émancipation? Consommation ou culture? Société ou marché?

Mais peut-être aussi que je me trompe du tout au tout. Que cette crise, loin de poser une question, apporte la réponse.




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