Rio 2016 et les athlètes réfugiés

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Pour la première fois de l'histoire, une équipe formée de réfugiés participe aux compétitions sous le drapeau olympique.

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(Rio de Janeiro) Comme des millions de personnes aux quatre coins du monde, Claude Marshall a été profondément ému en voyant les dix athlètes réfugiés entrer dans le stade Maracanã, vendredi, durant la cérémonie d'ouverture des Jeux de Rio.

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Nageant pour l'équipe composée de réfugiés, la Syrienne Yusra Mardini a remporté sa vague au 100 m papillon, dimanche. 

photo David Gray, reuters

Cet homme de 83 ans, élégant et solide comme le roc, est le coordonnateur sportif de cette équipe ayant défilé sous le drapeau olympique, une première dans l'histoire des Jeux. Mais ce titre ne suffit pas à le décrire. Il est surtout un acteur important, et un témoin privilégié, des événements ayant conduit à cette initiative hors du commun.

L'histoire commence en 1994 lorsque le Comité international olympique (CIO) devient partenaire du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Récent retraité du monde des affaires, M. Marshall, établi en Suisse, donne alors de son temps pour aider l'organisme à récolter des fonds auprès du secteur privé. La haute-commissaire, la Japonaise Sadako Ogata, lui demande de tisser les premiers liens avec le CIO.

« Le camp de Kakuma, au Kenya, où vivent des dizaines de milliers de réfugiés du Soudan du Sud, est un des premiers endroits où nous avons travaillé ensemble », explique M. Marshall.

« Au début, nos projets étaient humbles. Le CIO nous donnait de l'argent et de l'équipement. On égalisait la terre afin de créer un terrain de soccer ou d'installer un court de basketball extérieur. Et les jeunes ont commencé à jouer. »

« Environ six mois plus tard, le CIO nous a demandé comment nos projets avançaient. J'ai dit : "Prenons l'avion et allons voir !" Les sports que nous avions mis de l'avant étaient surtout à l'intention des garçons. Le jour de notre visite, on les regardait jouer avec fierté quand quelqu'un a tapé mon épaule : "Mme Gladys veut vous voir..." »

Elle-même réfugiée, Mme Gladys essayait de créer des programmes pour aider les jeunes filles. M. Marshall l'a retrouvée dans une hutte sombre où une douzaine d'entre elles effectuaient des travaux de couture en silence.

« Vous savez pourquoi elles ne parlent pas ? lui demanda-t-elle. Parce qu'elles pensent à l'horreur qu'elles ont vécue avant d'arriver ici. Si je vous les racontais, vous ne dormiriez pas durant un mois. Alors, s'il vous plaît, à partir de maintenant, donnez aussi aux filles la chance de faire du sport. Elles ont besoin de réapprendre à rire, à se parler... »

À partir de ce moment, tous les programmes mis de l'avant par le partenariat entre le Haut-Commissariat et le CIO ont été conçus dans une perspective d'égalité entre les sexes. 

« Je suis content d'avoir rencontré Mme Gladys au début de mon mandat, ajoute M. Marshall. Aujourd'hui, on lie la participation sportive à la scolarité. Mme Ogata, l'ancienne haute-commissaire, disait souvent : "Une jeune réfugiée profitant d'une éducation deviendra une femme qui fera la promotion de la paix. En commençant dans sa famille." »

***

En 2014, le CIO a effectué une proposition inattendue au Haut-Commissariat pour les réfugiés. « Nous aimerions aider de jeunes athlètes réfugiés de haut niveau à s'améliorer. Pourriez-vous en identifier ? »

La recherche, d'abord limitée à ceux ayant déjà fait du sport dans leur pays d'origine, a vite été élargie à des athlètes ayant grandi dans des camps.

« À Rio, sept de nos athlètes étaient des enfants lorsqu'ils sont devenus réfugiés, explique M. Marshall. Deux d'entre eux, de la République démocratique du Congo, nous ont dit que le judo leur avait donné une nouvelle vie. Cinq autres, tous des coureurs, ont été choisis par Tegla Loroupe, une Kényane qui a remporté deux fois le Marathon de New York. Elle a identifié 30 candidats potentiels à Kakuma et les a entraînés à Nairobi durant six mois. Une journée de sélection a permis d'identifier les meilleurs. »

Deux nageurs ayant quitté la Syrie font aussi partie de l'équipe. L'histoire de Yusra Mardini a fait le tour du monde. Avec sa soeur et deux autres personnes, elle a tiré jusqu'à l'île de Lesbos l'embarcation dans laquelle elle avait pris place avec de nombreux réfugiés, tombée en panne peu après avoir quitté la Turquie. Elles ont nagé durant trois heures et demie, sauvant leur vie et celle des autres voyageurs.

« Dimanche, Yusra a remporté sa vague au 100 m papillon, ajoute M. Marshall. Mais son chrono ne lui a pas permis de poursuivre la compétition. On lui a dit qu'elle avait tout de même gagné... »

L'équipe des athlètes réfugiés est complétée par un marathonien d'origine éthiopienne.

M. Marshall est convaincu que sans le leadership de Thomas Bach, le président du CIO, le projet n'aurait jamais vu le jour. « En 2015, à New York, il a annoncé devant l'Assemblée générale des Nations unies la création de cette équipe. Il a dit qu'ils auraient leur place au village des athlètes, qu'ils profiteraient de tout l'encadrement nécessaire. Il a tenu parole. Et ils sont à Rio aujourd'hui. »

La semaine dernière, les athlètes réfugiés ont rencontré les membres du CIO. L'un d'eux, Yiech Pur Biel, a parlé en leur nom. « Il a 21 ans et son éloquence est à couper le souffle, dit M. Marshall. Il a expliqué être aux Jeux olympiques pour aider les 10 millions de jeunes réfugiés dans le monde. L'émotion était forte. »

***

Si Claude Marshall travaille bénévolement depuis si longtemps pour le Haut-Commissariat, c'est qu'il voulait contribuer à une cause lui tenant à coeur. Car il est lui-même un réfugié. En 1936, sa famille a fui le régime nazi pendant qu'il était encore temps.

« Mon père avait 36 ans lorsque nous avons quitté Heidelberg, explique-t-il. Il jouait toujours au soccer, un sport qu'il adorait. Un jour, en se promenant, il a aperçu un de ses coéquipiers changer de trottoir en l'apercevant. Il a pressé le pas pour le rattraper et lui a demandé : "Pourquoi fais-tu ça ?" L'autre lui a répondu : "Parce que je ne marche pas du même côté qu'un Juif." Ce jour-là, mon père a pris sa décision. Et nous sommes partis pour les États-Unis. »

Oui, on peut être champion olympique sans gagner de médaille d'or. L'histoire des athlètes réfugiés et celle de Claude Marshall en font la preuve.

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