La «génération 7-1» du Brésil

La raclée de 7-1 subie par l'équipe nationale... (PHOTO ADRIAN DENNIS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

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La raclée de 7-1 subie par l'équipe nationale brésilienne en demi-finale de la Coupe du monde en 2014 a donné un surnom évocateur aux jeunes Brésiliens privés d'un lendemain meilleur: la «génération 7-1».

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Au Brésil, la date du 8 juillet 2014 est gravée dans les mémoires. Ce jour-là, en demi-finale de la Coupe du monde de football présentée au pays, l'équipe nationale a subi une raclée de 7-1 contre l'Allemagne. Ce résultat sans appel a porté un rude coup au moral des Brésiliens, cruel rappel des promesses brisées des dernières années, et cela, sur tous les plans. Non, les choses ne devaient pas virer ainsi.

Deux ans plus tard, au moment où Rio accueille les Jeux olympiques d'été, l'espoir que le Brésil retrouve l'élan l'ayant caractérisé après l'arrivée au pouvoir du président Lula en 2003 s'est évanoui. La crise politique perdure, les difficultés économiques et les iniquités sociales aussi. Au point où un étudiant en anthropologie de l'Université fédérale de Rio a donné ce surnom évocateur aux jeunes Brésiliens privés d'un lendemain meilleur: la «génération 7-1», triste clin d'oeil au score de ce catastrophique match de soccer.

Celle qui raconte cette histoire s'appelle Juliana Barbassa. Née au Brésil, elle a grandi dans plusieurs pays, au rythme des assignations de son père, un employé de la pétrolière Petrobras. Devenue journaliste, elle a été embauchée par l'agence Associated Press, où elle a travaillé à San Francisco. En 2010, peu après la sélection de Rio comme ville hôte des Jeux de 2016, elle est retournée vivre dans son pays d'origine à titre de correspondante dans la «Cité merveilleuse», comme les Cariocas surnomment leur métropole frôlant les 13 millions d'habitants.

Son travail lui a permis d'arpenter cette jungle urbaine dans tous les sens, de la misère des favelas aux nouveaux complexes immobiliers hyper sécurisés, d'un gigantesque lieu d'entreposage des déchets au nouveau parcours de golf olympique.

Avec son profond attachement envers Rio mais aussi la distance critique que lui ont valu ses années à l'étranger, Juliana jette un regard perçant sur la réalité de cette ville fascinante et frustrante, mais qui l'habite toute entière. Elle en a tiré un livre se dévorant d'un trait: Dancing with the Devil in the City of God. Si vous maîtrisez l'anglais, cet extraordinaire récit journalistique représente la lecture idéale de la prochaine quinzaine.

«Dites-moi, Juliana, en lisant les dépêches en provenance de Rio, je me demande si l'ambiance sera apocalyptique durant les Jeux. Les mauvaises nouvelles s'enchaînent...»

À l'autre bout du fil, mon interlocutrice rit légèrement. «Non, ce n'est pas apocalyptique, répond-elle. Les manchettes mettent en lumière les ennuis au Village des athlètes ou dans d'autres installations. Mais Rio est immense et complexe. Dans le grand ordre des choses, ces problèmes ne sont pas énormes. On ne se sent pas dans le chaos. Les gens continuent de faire leur promenade matinale à Copacabana...»

La Coupe du monde de 2014, malgré les vives tensions sociales l'ayant précédée, s'est bien déroulée. Juliana croit à un scénario semblable pour les Jeux olympiques. Mais elle ajoute: «Le véritable enjeu est plutôt celui-ci: nous aurons été capables de relever ces deux défis, mais à quel prix?»

***

C'est à Copenhague, le 2 octobre 2009, que Rio a obtenu les Jeux de 2016 devant Madrid, Tokyo et Chicago. À des milliers de kilomètres de là, les Cariocas ont marqué «leur» victoire en célébrant sur les plages. Le Brésil, malgré ses difficultés, était alors un pays sur la lancée, doté de fulgurantes réserves de pétrole.

Accueillir les Jeux olympiques consacrait cette image de force et de renouveau.

Le succès d'un programme social lancé par le président Lula, la «bourse familiale», a tiré des milliers de gens de la pauvreté, en remettant directement une allocation aux mères de famille. Cette manière de procéder a augmenté leur rôle décisionnel au sein des couples. L'initiative, combinée à l'essor fulgurant de l'économie, a fait en sorte que le nombre de Brésiliens membres de la classe moyenne est passé de 66 à 108 millions en 10 ans, comme le rappelle Juliana dans son livre.

Le rêve n'a cependant pas duré.

«Aujourd'hui, le Brésil traverse une profonde récession, explique Juliana. Les familles ont des ennuis à boucler leur budget. L'inflation est en hausse. L'État de Rio est cassé. J'ai des amis professeurs qui ne sont pas payés et dont les universités n'ont pas été nettoyées depuis longtemps. Des hôpitaux sont en difficulté. C'est une période très difficile pour le pays et pour Rio.

«Au même moment, on organise cet immense événement, qui exige non seulement de l'argent, mais aussi de gros efforts alors qu'on a besoin de tant d'autres choses. Vous demandez si Rio sera prêt pour les Jeux? Bien sûr! On a les ressources pour réussir. Mais ça ne signifie pas qu'organiser les Jeux olympiques était une bonne idée pour les citoyens.

- En lisant votre livre, j'ai eu l'impression que pour vous, les Jeux constituent une occasion ratée pour le Brésil...

- En effet. Les projets liés aux Jeux olympiques auraient dû s'inscrire dans un plan global de développement de Rio. Ce fut plutôt le contraire. Les projets des Jeux sont devenus ceux de Rio.»

Mais il y a plus grave encore, ajoute Juliana. Il y a sept ans, les astres étaient magnifiquement alignés pour Rio et le Brésil. La situation politique était stable et consensuelle, les perspectives économiques prometteuses comme jamais et la violence, en déclin.

«Des changements profonds et significatifs auraient alors pu transformer le Brésil, en faire le pays que les Brésiliens souhaitent.»

Dancing with the Devil in the City of... (Image fournie par Simon & Schuster) - image 2.0

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Dancing with the Devil in the City of God, de Juliana Barbassa

Image fournie par Simon & Schuster

Aujourd'hui, le Brésil cherche ses repères. La chute des cours du pétrole et des matières premières, combinée aux difficultés de l'économie mondiale, lui a fait très mal. Dans ce contexte, organiser coup sur coup les deux plus grands rendez-vous sportifs de la planète, la Coupe du monde de football et les Jeux olympiques d'été, a représenté une trop lourde commande.

«En 2009, la candidature de Rio était de loin la plus coûteuse des quatre villes en lice, dit Juliana. Elle exigeait plus de construction et d'investissements que Madrid, Chicago ou Tokyo. C'est pourtant celle que le Comité international olympique a retenue, même si Rio était la finaliste pouvant le moins se permettre ces dépenses.»

***

Même si les Jeux de Rio se transforment en succès, les Brésiliens continueront d'affronter d'immenses défis après le départ de la visite. Juliana conserve néanmoins espoir, car elle croit en la détermination de ses compatriotes.

«Malgré la déception et les ennuis, les gens persévèrent. Ils souhaitent améliorer le sort de leur famille.»

Pour le bien du Brésil, espérons que la «génération 7-1» voit bientôt les portes de son avenir se rouvrir devant elle.

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