Cher gérant de la boutique Adidas

La réouverture de la boutique Adidas au centre-ville... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE)

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La réouverture de la boutique Adidas au centre-ville de Montréal a été teintée par les propos controversés de son jeune gérant.

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Grosse semaine, n'est-ce pas?

Je t'imagine encore décoiffé par cette controverse lancée par tes mots, lors de la réouverture de la boutique Adidas, rue Sainte-Catherine, «ta» boutique.

Tu ne l'avais pas vue venir, j'en suis certain.

Tu as dit, toi qui portes un patronyme francophone, des mots qui t'ont sans doute semblé tout à fait anodins quand tu les as prononcés : «Je vais dire un mot en français pour accommoder la ville de Montréal et les médias francophones...»

Et tu as mené le reste de l'événement - où se trouvaient une majorité d'anglos - en anglais.

Mais un journaliste du Journal de Montréal s'est étonné de tes mots, il les a tweetés et il y a eu un feu de broussaille médiatique et politique. La ministre de la Culture a commenté. Le premier ministre aussi!

Grosse semaine, jeune homme...

Ne t'en fais pas. Tout ça n'est pas vraiment ta faute : tu es le produit de la culture actuelle dans le Québec et dans le Montréal du XXIe siècle.

Si tu avais présidé à la réouverture de cette boutique en 1987, disons, je crois que tu n'aurais pas prononcé ces mots. À l'époque, la culture et l'air du temps étaient à la vigilance quant à la langue. Je pense que tu aurais su instinctivement et organiquement à l'époque que tu avançais en terrain miné.

Il fut une époque où le français était un cheval de bataille autant qu'une langue. Les gens descendaient dans la rue pour affirmer que le français était la langue d'usage au Québec, la langue officielle. Nous avions peur de disparaître, nous, Québécois, dont le caractère distinct en Amérique tient principalement à ça : le français, dans une mer anglo-saxonne.

Bref, je m'égare, mais retiens ceci, jeune gérant de la boutique Adidas de la rue Sainte-Catherine : jadis, la langue était un enjeu social et politique majeur, viscéral et explosif.

Pense qu'en 1969, 10 000 étudiants ont manifesté à Montréal pour réclamer que l'Université McGill soit transformée en université française. La même année, 30 000 personnes ont manifesté contre une loi linguistique qui laissait les parents libres de choisir la langue d'enseignement de leurs enfants.

Et en décembre 1988, quand la Cour suprême du Canada a invalidé des pans de la loi 101, qui avait fait du français la langue «normale et habituelle du Québec», 20 000 personnes ont convergé vers le centre Paul-Sauvé pour dire leur mécontentement. Quelques mois plus tard, pour la même raison, 60 000 personnes ont manifesté à Montréal : la foule s'étirait du parc La Fontaine au Champ-de-Mars.

Tu vois ce que je veux dire quand je te dis qu'en 1987, tu n'aurais probablement pas prononcé ces mots? En 1987, tu aurais su que ce genre de sottise ne se disait pas. C'était une sottise, à l'époque. Aujourd'hui? Moins.

Je dois te dire, jeune homme, que je suis de ce Paléolithique linguistique que je viens de te décrire. Je suis un produit de la culture du Québec des années 60, 70, 80 et 90 : la langue, c'était important. Ça teintait tout. Me faire dire «Bonjour, Hi!» au Starbucks, aujourd'hui, me fait encore tiquer.

Cette époque est révolue. Je suis un dinosaure. Et les pierres qu'on t'a lancées sont les derniers échos de cette époque où la langue était un terrain politiquement et socialement miné, des cailloux fossilisés comme les mythiques vendeuses anglaises de chez Eaton's. J'ai davantage eu un choc culturel qu'un accès de colère en lisant tes propos. Du genre : «Hein? Ça se dit, ça se peut?»

Mais à part ceux dont c'est le métier de s'indigner - et ceux qui sont obligés de le faire -, je suis sûr que l'indignation face à tes propos n'est pas généralisée, n'est pas viscérale. Ta boutique sera pleine pour le magasinage des Fêtes.

Car tu sais mieux que moi qu'en fin de semaine, des centaines de personnes ont convergé vers ta boutique pour le privilège de faire la file afin d'entrer acheter de formidables-extraordinaires espadrilles griffées à 300 $, pour le-Vendredi-noir-du-week-end-rouge si bien moussé par les marketeux.

On dit donc qu'ils étaient des centaines à faire la file. On dit que la file faisait 200 mètres. Un valeureux consommateur s'est confié à TVA : «C'est en moyenne quatre heures, la file. Ils nous ont même donné l'option de revenir demain si on ne pouvait pas avoir notre paire.»

Pourrait-on réunir une centaine de personnes en novembre 2017 pour manifester pour le français à Montréal? Et en les mettant bout à bout, est-ce que ça ferait 200 mètres?

I doubt it, bro...

Je lis les commentaires des gens qui attendaient dans la file... Et je constate qu'ils se fichaient pas mal de ce que tu avais dit, cher gérant de la boutique Adidas.

Alors rassure-toi, ces gens-là, ces jeunes-là qui ont fait la file pendant quatre heures devant ta boutique, ils ont voté avec leurs pieds dans un référendum qui t'a donné raison. Ils s'en fichent que tu aies parlé de la langue française comme d'un accommodement, ils s'en fichent des chroniqueurs et des politiciens qui se sont déchiré la chemise...

Ils veulent des godasses Adidas à 300 $.

Ils sont, eux aussi, un produit de la culture actuelle. Et dans la culture actuelle, c'est clair, Adidas est un «brand» mondial attrayant, une marque bien plus forte en tout cas que les identités nationales insignifiantes, comme la nôtre.




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