Elles marchent, nous marchons

Patrick Lagacé... (Photo archives La Presse)

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Patrick Lagacé

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Wow! Partout aux États-Unis, des femmes ont marché samedi pour accueillir un président qui s'est distingué par son mépris des femmes, pendant la campagne et avant. Elles étaient des centaines de milliers, quelque part entre un et deux millions, aux États-Unis seulement.

Les estimations de foule sont toujours à prendre avec des pincettes, mais juste pour la manif de Washington, les photos aériennes donnent à penser que la marche de samedi a attiré plus de personnes que la cérémonie d'investiture de Trump, la veille. Les statistiques de transports en commun de la capitale aussi.

Mais oublions les chiffres, une seconde. Partout aux États-Unis, des citoyennes - et des citoyens, mais la majorité l'emportera ici! - ont pris la rue, grandes artères symboliques et petites Main Streets de villages, pour marquer leur dissidence.

Il y a quelque chose de beau, de réjouissant dans cette dissidence qui a investi les pavés. Une dissidence qui semble beaucoup plus large, moins «militante» que les contestations antimondialisation (Seattle, 1999) ou anti-oligarchie (Occupy Wall Street, 2011).

Beau et réjouissant car depuis 2001, les Américains vivent dans une ère de peur de la terreur qui a permis une montée de l'autoritarisme, de dévotion obligée à l'État. La police s'est militarisée, des recherches de livres à la bibliothèque en sont venues à être considérées comme suspectes et le fait même de contester des décisions politiques est parfois assimilé à de la trahison (Support the Troops!)...

Par une triste ironie, quelques jours avant que ces Américaines ne prennent la rue, on apprenait que la législature du Dakota du Nord va bientôt débattre d'un projet de loi qui permettrait d'absoudre les automobilistes qui percuteraient des manifestants sur la voie publique...

Je n'invente pas ça, je cite le journal Star Tribune de l'État voisin du Minnesota. Il semble que les élus du Dakota du Nord en aient soupé des manifs des opposants au pipeline à Standing Rock, où les Américains qui manifestent - un droit constitutionnel - contre Big Pétrole sont traités comme des combattants ennemis par la police...

Je lisais le papier du journal, qui fait écho à l'écoeurement face aux manifs anti-pétrole et... Ça rappelait l'écoeurement face aux manifestations étudiantes, il y a bientôt cinq ans, ici. Ça rappelait quand les droits des manifestants montréalais étaient bafoués par le SPVM, dans une indifférence relative. Ça rappelait quand on ne se cachait pas, en certains quartiers, pour applaudir les coups de matraque aux dangereux étudiants en poésie...

Je sais que ces manifestations de 2012 étaient emmerdantes, c'est d'ailleurs le but d'une manifestation. Mais manifester, le droit de manifester, le droit de dire au pouvoir qu'on n'est pas d'accord avec lui, c'est un de ces canaris démocratiques dans la mine de charbon de l'autoritarisme.

Être irrité par des manifs, c'est une chose ; être en brutal désaccord avec une manif : c'est un droit aussi démocratique que celui de manifester et de porter un carré rouge.

Mais applaudir la police de Montréal qui faisait des arrestations de masse illégales et certains de ses flics qui fessaient dans le tas de citoyens, c'est applaudir l'autoritarisme de l'État, c'est applaudir les abus à venir. C'est contraire à, tout bêtement, la liberté.

La tentation autoritaire en démocratie n'est pas cantonnée aux États-Unis, depuis septembre 2001. Dans ce XXIe siècle, elle y est née. Mais samedi, des millions d'Américaines ont marché, ont marqué leur dissidence. Peut-être que c'est aussi de ce pays que le souffle de la dissidence se répandra ailleurs.

Et je fais cette prédiction : Trump va inspirer un retour du balancier vers le progressisme.

Les faits «alternatifs»

On va bien rigoler avec ces personnages sans vergogne de l'administration Trump. Tenez, samedi, le porte-parole du président a déclaré sans rire que la prestation de serment de son boss fut la plus courue de toute l'Histoire.

Ce qui est... faux, photos et estimations et entrées de transports en commun à l'appui. Les médias ne se sont pas gênés pour parler de faussetés, idem quand Trump en a remis une couche tout aussi trompeuse sur «ses» foules, samedi soir.

La sortie de Sean Spicer a été appuyée par la conseillère du président, Kellyanne Conway. En parade à un interviewer qui lui disait que Spicer avait émis une fausseté à son premier point de presse, Mme Conway a répondu que M. Spicer avait tout bonnement présenté des «faits alternatifs».

Des «faits alternatifs»: ça va être drôle par bouts, même si on est comme dans la suite de 1984.

Et je fais cette prédiction : le journalisme va sortir plus fort de la présidence de Trump.

Obama, l'autocrate

Plus d'un lecteur m'a écrit au sujet du dernier bout de ma chronique de samedi portant sur l'autoritarisme made in USA qui, sous Obama, portait un sourire.

Hein, Obama est un tyran? m'avez-vous demandé...

Un tyran, non.

Mais Obama a poursuivi et consolidé les politiques autoritaires de son prédécesseur, George W. Bush. Cette infrastructure de surveillance sécuritaire est très certainement un outil de tyrannie et Obama n'a rien fait pour l'encadrer de garde-fous solides et crédibles. Donald Trump en hérite, ce qui en inquiète plus d'un.

Pays fondé sur une certaine idée de la liberté, les États-Unis ont embrassé depuis les attentats de 2001 une série de lois et de mesures qui puent l'autoritarisme, sans grande résistance des Américains : la peur est un puissant analgésique. Obama a fait bien peu pour tenir la bête sécuritaire en laisse, son administration refusant même de sanctionner un des chefs du renseignement quand il a menti au Congrès.

Obama le candidat était l'ami des sonneurs d'alerte, ces employés qui coulent - le plus souvent aux médias - des documents qui dérangent, des vérités qui contredisent les mensonges officiels. L'administration Obama a poursuivi au criminel plus de sonneurs d'alerte que tous ses prédécesseurs réunis.

Dans le cas d'Edward Snowden, le plus célèbre des sonneurs d'alerte de sa génération - il a révélé que le renseignement américain espionnait des Américains, en contravention des lois et conventions -, l'administration Obama l'a considéré comme un traître jusqu'à la dernière seconde, en lui refusant un pardon présidentiel. À la dernière seconde, Obama a commué la sentence d'une autre sonneuse d'alerte, Chelsea Manning, c'est vrai.

Alors voilà : Obama a fait campagne comme un champion des libertés qui allait faire reculer l'infrastructure de surveillance des États-Unis, qui allait au moins instaurer des garde-fous solides pour faire échec à la tentation du tout-sécuritaire. Il ne l'a pas fait, mais son inaction fut tout à fait télégénique, comme tout ce qu'Obama faisait : avec un sourire irrésistible.

Est-ce que ça fait d'Obama un mauvais président? L'Histoire jugera, ces choses-là se mesurant sur la colline du temps qui passe. Mais Obama et Bush, sur la répression de la dissidence et sur les formidables et inquiétantes capacités d'intrusion de l'infrastructure de surveillance : same difference, comme ils disent à Pompano Beach.




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