Lagacé espionné pour une fuite à l'hôtel de ville

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Le journaliste Patrick Lagacé et le maire Denis Coderre ont participé à l'émission de Tout le monde en parle diffusée hier, dimanche le 6 novembre.

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Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) m'avait donc déjà espionné en décembre 2014, dans une affaire distincte de celle de 2016, révélée la semaine dernière par La Presse. Et cette fois, l'histoire implique Denis Coderre.

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Denis Coderre, alors député fédéral, a reçu en mars 2012 une contravention de 444 $ puisque l'immatriculation de son véhicule n'avait pas été payée.

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Dans le système informatique du SPVM qui consigne les constats d'infraction, le code « inexistant » était associé au dossier 786 218 204, relié à la contravention reçue par Denis Coderre.

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Elle commence le 20 mars 2012, coin LaSalle et Desmarchais, dans l'arrondissement de Verdun. Il est 10 h du matin. Une policière remarque un Jeep Cherokee 2011 dont l'immatriculation n'a pas été payée. Elle l'intercepte.

Au volant, le député libéral fédéral de Bourassa, Denis Coderre. La policière lui colle une contravention de 444 $.

Jusqu'ici, rien à signaler. Celui qui allait devenir maire de Montréal fin 2013 a oublié de « payer ses plaques », sans doute comme des dizaines d'autres Québécois ce jour-là. Le constat porte le numéro 786 218 204.

Deux ans et demi plus tard, une rumeur court dans les rangs de la police de Montréal. Ce constat d'infraction, le maire Coderre ne l'aurait jamais payé. Pourquoi cette rumeur ? Parce que dans le système informatique du SPVM qui consigne les constats d'infraction, le dossier 786 218 204 se voit assigner un code que bien des policiers ne comprennent pas : « INEXISTANT ».

Autour de la machine à café, dans les différents immeubles du SPVM, ce code « INEXISTANT » est l'engrais de multiples spéculations en cet automne 2014. Ces spéculations viennent aux oreilles d'un journaliste. Moi.

Pourquoi me parle-t-on ? Parce qu'on n'a pas confiance dans le processus en place, au SPVM. On croit la direction trop proche du pouvoir politique, surtout depuis que Denis Coderre occupe la mairie. On croit impossible que le SPVM puisse même enquêter sur une affaire impliquant le maire. Vrai, faux ? C'est la perception.

J'écoute. Je lance des coups de sonde. Je ne sais trop quoi faire de ça. Puis, quelque part dans cet automne, je reçois copie du ticket. Et une photo de l'écran noir qui montre le cheminement du constat 786 218 204 dans le système.

Je vérifie discrètement. Les interprétations diffèrent. Il n'y a pas de consensus, chez ceux que je consulte. Je suis dubitatif, même si « Denis Coderre a fait annuler un de ses tickets de circulation, une fois élu » serait une sacrée bonne histoire. Mais souvent, les « bonnes histoires » ne le sont pas.

Le 17 décembre 2014, j'envoie un courriel à la nouvelle attachée de presse du maire, Catherine Maurice. Je lui demande si M. Coderre a payé ce constat de 444 $, oui ou non.

Les vacances de Noël arrivent. Est-ce avant, est-ce après, je ne m'en souviens pas, mais je me souviens de ceci : je fais mon lit sur cette histoire après avoir parlé à un gradé qui connaît bien ces codes. Et pour lui, c'est clair : M. Coderre l'a payé, son ticket. « INEXISTANT » ne signifie pas que le constat n'a pas été payé.

Je choisis de ne pas écrire là-dessus.

Dans ma tête, je classe cette histoire dans la catégorie « scoop qui se dégonfle, une fois les vérifications faites ».

Plusieurs mois plus tard, j'apprends qu'après mon courriel du 17 décembre à l'hôtel de ville, une enquête criminelle a été déclenchée par le SPVM pour savoir qui m'a parlé.

J'apprends qu'une poignée de policiers ont été rencontrés par les Affaires internes. Ils sont considérés comme des suspects d'un crime, celui d'abus de confiance. Je sais que les Affaires internes cherchent à savoir qui a parlé au journaliste.

Ce que je ne sais pas en 2015, c'est que pour savoir qui m'a parlé, l'enquêteur Normand Borduas - le même qui a traqué mes sources dans ce qu'il me gêne d'appeler « l'affaire Lagacé » révélée lundi dernier - obtient le droit d'ordonner à mon fournisseur cellulaire, Telus, de lui fournir mes relevés téléphoniques des deux semaines* avant le 17 décembre 2014. Le même coup que la SQ a fait à une poignée de reporters, dont Alain Gravel et Marie-Maude Denis d'Enquête, pour la période 2008 à 2013.

Quand, la semaine dernière, le SPVM a avoué avoir espionné (sans le nommer) un autre journaliste en décembre 2014, j'ai tout de suite soupçonné qu'il s'agissait de moi. Je me suis souvenu de ce courriel envoyé une semaine avant Noël à l'attachée de presse de M. Coderre.

Les dates concordaient. Interviewant le chef Philippe Pichet hier, mon collègue Yves Boisvert s'est fait confirmer qu'il s'agissait de moi.

Donc, il ne faut pas être Fabienne Larouche pour imaginer la suite : le bureau du maire Coderre, irrité, a appelé celui du chef de police. À l'époque, Marc Parent était le chef du SPVM. L'actuel chef, Philippe Pichet, était son chef de cabinet. Costa Labos était chef des Affaires internes. Et quelqu'un a décidé que c'était bien correct d'espionner un journaliste, en tout cas plus facile...

On va le dire et on va le répéter : en démocratie, ces intrusions de l'État dans les données téléphoniques des journalistes sont rarissimes et universellement condamnées. Aux États-Unis, quand le Department of Justice a fait le coup à 20 journalistes de l'Associated Press, l'affaire a fait scandale, en 2013. Il s'agissait, au moins, de reportages liés à une opération antiterroriste. Pas à une question sur le ticket d'un politicien...

Ce qui est formidable dans cette histoire, c'est qu'on a appliqué des moyens d'enquête criminelle à ce qui aurait manifestement pu être réglé dans un processus disciplinaire.

Mais si on prend la voie disciplinaire, on ne peut pas avoir de mandat judiciaire pour forcer Telus à donner à l'enquêteur Borduas les données téléphoniques d'un journaliste qui, au fil des ans, a considérablement offusqué les boss du SPVM...

Bien sûr, si on prend la voie criminelle, on a un prétexte extraordinaire pour aller espionner en douce les données téléphoniques d'un journaliste...

Bien sûr, si on prend la voie criminelle, on envoie aussi un signal bien clair aux troupes : parlez, et vous allez souffrir.

La beauté de l'affaire, ici, c'est que les policiers qui ont fait l'objet d'une enquête criminelle n'ont jamais été accusés. Je dis « la beauté de l'affaire » parce que jamais l'enquêteur Borduas ou son boss Labos n'auront à se justifier en cour : les policiers n'ont jamais été accusés ! Partie de pêche gratuite...

Être parano - et depuis une semaine je crois avoir gagné le droit de l'être -, je dirais que l'enquêteur Borduas n'a jamais eu l'intention d'accuser qui que ce soit dans cette affaire. Que cette supposée enquête criminelle n'avait pour but que de plaire au bureau du maire en plus de pouvoir fouiller à satiété dans mes relevés téléphoniques, question de savoir qui ose me parler, au SPVM.

Ce sont bien sûr des méthodes dignes de la police est-allemande, mais je doute que ceux qui, au SPVM, ordonnent l'espionnage de journalistes savent que le « démocratique » dans RDA était une sombre farce.

Je note aussi que parmi les gens qui ont dénoncé ces méthodes dans la classe politique, Denis Coderre est de ceux qui l'ont fait avec le plus de mollesse. En même temps, M. Coderre sait ce que son bureau exige du SPVM, en ce qui a trait au contrôle de l'info : il est bien mal placé, aujourd'hui, pour lui en vouloir d'avoir pris les grands moyens pour colmater les fuites...

Ce sera ma seule observation systémique : il y a trop de proximité entre le maire Coderre et « sa » police. Le bien public commande d'ériger un mur plus haut entre le SPVM et le bureau de notre maire hyperactif et contrôlant.

Notez les similitudes entre l'espionnage par la SQ de ces journalistes d'enquête (révélé la semaine passée) et mon espionnage par le SPVM, dans l'histoire du constat d'infraction du maire Coderre. Dans les deux cas, on sait que le politique a interpellé « sa » police.

Dans les deux cas, la police a décidé d'espionner des journalistes. On ne m'enlèvera pas de la tête que la pression politique peut pousser les flics à utiliser des méthodes clairement exagérées.

Mais c'est ce qui arrive quand la police couche avec le politique, et je le dis depuis des années : elle fait des conneries.

* Le SPVM a affirmé à Yves Boisvert n'avoir consulté que deux semaines de mes registres téléphoniques, en décembre 2014. Le SPVM a tellement menti et joué sur les mots depuis une semaine que je n'ai aucune raison de croire à une si courte période d'intrusion dans mes données. Je le croirai quand j'en aurai une preuve matérielle.

Le SPVM a eu accès aux relevés téléphoniques... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE) - image 2.0

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Le SPVM a eu accès aux relevés téléphoniques du chroniqueur Patrick Lagacé en décembre 2014. Le corps policier cherchait à découvrir l'origine d'une fuite en lien avec une présumée affaire de contravention impayée par le maire Denis Coderre.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La réaction du cabinet du maire Coderre

« L'infraction qui a été alléguée dans ce dossier, commise vraisemblablement par des fonctionnaires, était une infraction grave, celle d'abus de confiance.

Nous venons d'apprendre aujourd'hui qu'il y a eu enquête dans ce dossier. Les policiers ont décidé de mener une enquête pour découvrir qui commettait de tels abus qui menacent notre société de droit.

Le maire trouve inacceptable que des méthodes aussi invasives furent utilisées auprès de journalistes. Ces méthodes semblent disproportionnées par rapport à la gravité objective de l'infraction alléguée.

Les consultations mises en place et la commission d'enquête permettront, dans un climat plus serein, de se donner au cours des prochains mois de nouvelles balises et de nouveaux critères quant aux méthodes d'enquêtes qui peuvent être utilisées lorsque cela touche des journalistes et les circonstances pouvant le permettre. »

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