Un problème qui dépasse le gardien à la porte

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Devant ces fugues très médiatisées de jeunes filles du centre jeunesse de Laval, une image s'est un peu imposée dans la rumeur publique : mettez donc un gardien à la porte !

C'est une image forte, c'est une solution séduisante parce qu'on nage en plein gros-bon-sens. Surtout que ces jeunes filles qui fuguent sont parfois victimes de prédateurs qui les enrôlent dans une dynamique qui mène à un motel miteux où elles servent d'objet sexuel.

Mais peut-être que ce n'est pas la meilleure solution. Peut-être qu'un centre jeunesse qui n'est pas une prison de style Alcatraz, c'est dans l'intérêt de la moyenne des jeunes qui y vivent, des jeunes qui ne sont pas tous à risque de fugue.

Si vous lisez le dossier de mes collègues Touzin et Gagnon sur ce débat « ouvert/fermé », vous verrez que ceux qui travaillent avec les jeunes et ceux qui réfléchissent à ces enjeux trouvent que c'est une fort mauvaise idée de transformer un centre jeunesse en forteresse.

Il y a aussi Sandra Nolet, mère d'une jeune fugueuse du centre jeunesse de Laval. Hier, quand j'ai vu sa photo sur le site web du JdeM, commentant défavorablement l'envoi d'un vérificateur gouvernemental au centre jeunesse de Laval, j'ai pensé qu'elle allait réclamer un cadenas sur la porte d'entrée. Elle en aurait bien le droit.

Et pourtant, non, pas du tout. Je cite Mme Nolet : « Je ne peux rien reprocher au Centre, c'est ça le problème. Les éducatrices sont super compétentes, mais elles doivent s'occuper d'environ 20 à 25 jeunes chacune. Elles sont débordées, et le Centre n'a pas les fonds nécessaires pour assurer chacun des suivis. »

***

Quelques minutes après avoir lu ces déclarations de Mme Nolet, j'ai fait une entrevue avec Chantal Fredette, qui a travaillé 15 ans en centre jeunesse. Ex-intervenante en centre jeunesse (pendant 15 ans), où elle a oeuvré contre l'exploitation sexuelle, elle enseigne désormais au collège Ahuntsic en techniques d'intervention en délinquance. Mme Fredette connaît encore le milieu des centres jeunesse, sans y travailler : elle peut livrer le fond de sa pensée sans la réserve de ceux qui bossent dans le réseau.

Et ce qu'elle m'a dit rejoint les vues de Mme Nolet.

« Mettre un gardien avec une clé, à la porte ? Ça va rassurer la population, mais ça ne donnera pas plus de services à l'éducateur qui manque de ressources, dans l'établissement, qui a besoin de plus de temps pour discuter des cas avec ses collègues. Ça ne donnera pas plus d'éducateurs à l'interne. »

Chantal Fredette me dit ce que j'ai entendu en parlant à d'autres personnes qui connaissent le réseau de la protection de la jeunesse : les éducateurs qui travaillent dans les centres jeunesse sont surchargés.

« En intervention sociale, le premier outil, c'est l'intervenant. C'est dur de créer des liens avec les jeunes quand tu changes constamment d'équipe, quand il y a un fort roulement de personnel parce que des collègues sont en burn-out, quand les boss se succèdent. On peut barrer les portes, mais si on ne travaille pas la relation avec le jeune parce qu'on n'a pas le temps, parce que les intervenants sont souvent très jeunes, et qu'ils sont mal appuyés, ça ne changera rien. Et le milieu est en pleine réforme, avec les CISSS... Comment on prend soin de notre monde qui prend soin de ces enfants-là ? »

Bref, un éducateur qui a le temps et les moyens de s'occuper des jeunes sous sa garde, c'est un éducateur qui aura plus de chances de dépister qui, parmi ces jeunes, est particulièrement à risque.

Et une fois ces jeunes identifiés, une fois repérés ces jeunes qui ont peut-être besoin d'être mis en « sécurité statique », comme on dit d'une garde fermée, il faut que ces jeunes aient accès à des services psychologiques, immédiatement.

Or, selon Chantal Fredette, c'est loin d'être le cas : « Ces filles à risque qui ont besoin de services psychologiques, en centre jeunesse, elles sont mises sur une liste d'attente. Comme la population en général. »

En cela, Mme Fredette fait écho aux propos de Sandra Nolet, cette mère d'une ado fugueuse : « Ce qu'il faut faire avant tout, c'est rendre nos petites filles plus fortes dans leur tête. Ce sont des suivis psychologiques que ça leur prend, mais il n'y en a pas. »

***

Quand j'ai publié dans La Presse+ cette série de trois textes sur la réalité de l'exploitation sexuelle, récemment, j'ai essayé de vous montrer à quel point cette dynamique est complexe et ponctuée de multiples strates de gris. Il y a des leviers psychologiques, familiaux, sociaux et législatifs qui s'entrecroisent et s'entrechoquent. Il n'y a pas de solutions faciles.

Dans l'histoire des fugueuses du centre jeunesse de Laval, dans ce débat « portes ouvertes/portes fermées », on fait fi des zones de gris. C'est dangereux.

Un dernier mot sur l'annonce faite par les ministres Charlebois et Coiteux de l'envoi d'un vérificateur à Laval pour réviser les protocoles de garde au centre jeunesse. D'un côté, je salue le fait que Québec se donne du temps, souhaite explorer la réalité et les ajustements possibles.

De l'autre, quand j'entends Mme Charlebois décréter que les compressions dans le réseau n'ont aucun lien avec ce qui se passe au centre jeunesse, je trouve qu'elle fait de la politique sur le dos des jeunes et ça me fait douter de l'autonomie du vérificateur : pourra-t-il dire que les compressions contribuent au problème ?

Ce serait inexact de dire que le gouvernement libéral facilite les fugues. Et injuste. Mais ce gouvernement - comme d'autres avant lui - a continué à presser le citron du réseau de la santé et des services sociaux. Et ça, ça fait partie du problème.

«Peut-être qu'un centre jeunesse qui n'est pas une prison de style Alcatraz, c'est dans l'intérêt de la moyenne des jeunes qui y vivent, des jeunes qui ne sont pas tous à risque de fugue.»


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