Ô capitaine, mon capitaine...

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C'était le milieu des années 70, c'était une autre époque. Le Québec était en ébullition (pardonnez le cliché), il venait de se donner un gouvernement qui se proposait de faire du Québec un pays. Ce gouvernement avait conçu une charte, la Charte de la langue française, l'année après son élection.

Fruit de la loi 101, la Charte de 1977 commençait donc ainsi: «Langue distinctive d'un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité...»

La prise du pouvoir du PQ, la Charte de la langue française: c'était comme la suite logique du réveil des francophones du Québec, amorcé avec la Révolution tranquille.

Sur la glace, le CH avait une équipe du tonnerre. Dans cette équipe, il y avait des Francos et des Anglos. Lafleur-Dieu, Dryden-Muraille. Des virtuoses et des plombiers, chacun formant un rouage de ce qui fut peut-être la plus belle machine à gagner du Canadien de Montréal. De 1976 à 1979, le CH a gagné quatre Coupes Stanley. Quand je vous dis que c'était une autre époque...

Il y avait quelque chose comme une urgence dans la défense et dans la promotion du français. Le PQ incarnait la défense de la langue française en Amérique. On pouvait ne pas être d'accord avec le pays que ce parti voulait créer, mais il fédérait beaucoup, beaucoup de francophones qui pensaient qu'une langue n'est pas uniquement l'alignement mécanique de mots, mais, dans certains cas et pour certains peuples, une partie de ce qu'il est.

Sur la glace, le CH avait des joueurs qui pouvaient parler français, chose assez rare aujourd'hui. Je pense à trois Ontariens, trois vedettes portant des patronymes on ne peut plus anglais: Robinson, Gainey, Dryden. Tous capables de converser avec le partisan parlant la langue de la majorité.

C'était une autre époque, où le rapport des Québécois francophones avec l'anglais était plus douloureux, plus torturé, plus complexe qu'aujourd'hui. L'anglais, c'était la langue du boss, la langue des affaires. Il y a peut-être une part de folklore dans ces histoires de vendeuses unilingues anglophones qui disaient «Speak White» aux clients francophones chez Eaton's, s'ils voulaient se faire servir. La loi 101 qui a créé la Charte de la langue française était un symptôme de ce sentiment que le français n'était pas l'égal de la langue de l'Anglais.

En 1981, Bob Gainey a été nommé capitaine du Canadien, cette équipe-pas-comme-les-autres, club-nation, en quelque sorte. Il parlait français, c'était dans l'ordre des choses. Peut-être que je rêve, mais je crois que dans ce Québec-là, l'idée d'un capitaine du Canadien incapable de parler la langue de la majorité eût été inimaginable.

Comme la dérive des continents, les époques changent sans qu'on s'en aperçoive, des fois. En 1999, Vincent Damphousse a quitté le CH, il a remis son C. Et depuis 1999, les capitaines du Canadien - Saku Koivu, Brian Gionta - ne parlent pas français.

À l'époque de Koivu, j'avais chroniqué pour souligner que le fait que notre Finlandais préféré était incapable de même baragouiner un «Bonjour-Merci-Beaucoup-À-la-Prochaine» était souverainement irritant. Come on, Saku...

J'étais dans le quarteron que cela irritait, je me suis ramassé beaucoup de tomates. Les tomates étaient nombreuses, même et surtout de la part de francophones. Combat d'arrière-garde, me disait-on. Faut-juste-qu'il-soit-bon.

Ça fait dix ans de cela, et à l'aube de la saison 2015-2016, le Canadien de Montréal, club-nation, «Rouge comme le sang qui nous coule à travers le corps», comme l'a joliment chanté Loco Locass, n'a pas encore de capitaine, mais il en aura un. On ne sait pas qui, pour le moment. Mais ce qu'on sait, c'est que parmi les candidats au C, aucun n'est capable d'expliquer en français à Renaud Lavoie les détails de son but de la victoire en prolongation contre Boston. Et la chose est parfaitement imaginable.

(P.K., P.K. mon chouchou, P.K. mon préféré, la plus belle chose à patiner à Montréal depuis l'invention de la palette courbée - je ne suis pas objectif -, baragouine respectueusement le français aussi souvent que possible. Mais il ne le parle pas couramment.)

Il y a dix ans, j'aurais fait une chronique un peu fielleuse pour dénoncer à l'avance l'idée d'un autre capitaine incapable de s'adresser à la majorité des partisans de l'équipe...

Je ne le ferai pas. Le ressort de l'indignation, là-dessus, ne se détend pas. Ne se détend plus. Je prends acte de l'époque.

Québécois francophones, notre rapport avec l'anglais n'est plus le même qu'à cette époque que j'évoquais, celui des années 70 et 80. Aujourd'hui, collectivement, je le remarque notamment chez les jeunes, il n'y a plus de complexes face à l'anglais. Bien au contraire, c'est un outil, un tremplin. «Speak White... C'est quoi ça, dude?»

L'époque a changé, et le PQ cherche encore un symbole aussi intime, aussi viscéral, aussi fort que le français pour fédérer les Québécois autour de l'idée de pays.

L'époque a changé, et le Canadien cherche un capitaine. La capacité de s'exprimer dans la langue de la majorité dans cette société qui vénère le Canadien n'est pas un enjeu. Ne le sera pas. Choisi, on applaudira le capitaine.

Go Habs go.

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