Ça grince, et c'est normal

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Le Québec s'est doté d'une loi avant-gardiste qui encadre le suicide médicalement assisté. Cette loi était le fruit de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, le plus bel effort parlementaire de mémoire d'homme, un effort piloté notamment par la députée péquiste Véronique Hivon.

En décembre, la loi va commencer à s'appliquer dans le réseau de la santé. L'idée, c'est de faire en sorte qu'un Québécois condamné par la médecine, qui souffre, qui est lucide, pourra demander qu'on abrège ses souffrances.

Qu'un médecin, doucement, humainement, dignement, pose un geste médical - un soin - qui le fera mourir.

Dignement, humainement, doucement, disais-je. Le contraire d'aller se flinguer derrière le cabanon, ce qui est aujourd'hui une des seules options pour ceux qui ne veulent pas étirer leur agonie.

Puis, en parallèle, après l'adoption de cette loi par l'Assemblée nationale, la Cour suprême du Canada a fait évoluer le droit avec les mentalités: elle a ordonné en février à Ottawa d'encadrer le droit à mourir.

On savait que Mourir dans la dignité était le début de quelque chose. On savait qu'il y aurait des pépins, des récalcitrants, des objecteurs. La loi prévoit qu'un médecin ne pourra pas être forcé d'administrer ce soin, si cela va à l'encontre de ses convictions. Les 29 maisons de soins palliatifs de la province, des créatures organiques et communautaires, ont bénéficié d'une disposition qui permet à celles qui ne veulent pas prodiguer ce soin de ne pas le faire.

Les premiers pépins, récalcitrants et objecteurs se sont manifestés mercredi, quand La Presse a annoncé que les 29 maisons de soins palliatifs du Québec avaient, en bloc, décidé de ne pas permettre le suicide assisté dans leurs murs. Et que les médecins du service des soins palliatifs du CHUM - férocement opposés à l'idée depuis toujours - s'opposent même à ce que des médecins mettent les pieds dans leur service pour exaucer le souhait d'un patient qui souhaiterait en finir.

Le ministre de la Santé a réagi avec sa fougue habituelle. Gaétan Barrette a parlé d'«intégrisme administratif» en parlant des maisons de soins palliatifs qui vont refuser que ce soin ultime soit prodigué sous leur toit. «Ils vont forcer des gens en fin de vie hébergés dans leurs murs à déménager pour avoir accès à l'aide médicale à mourir? Ça dépasse l'entendement.»

Le ministre a invité les administrateurs de ces maisons de soins palliatifs à faire «un examen de conscience». Aux médecins des soins palliatifs du CHUM, il a rappelé que ce service «n'est pas un royaume dans un hôpital où le médecin des soins palliatifs est le roi. Le roi, c'est le patient», a-t-il dit à ma collègue Katia Gagnon.

En voyant aller M. Barrette, mercredi, je me suis pincé pour m'assurer que je ne rêvais pas. Et je ne rêvais pas! J'étais bel et bien d'accord avec le ministre de la Santé! Pour une fois...

Le ministre a réaffirmé le consensus québécois sur l'aide médicale à mourir, un consensus qui s'est exprimé au cours des consultations de la Commission spéciale qui a mené à cette loi. Et au-delà du bâton brandi par un Gaétan Barrette à juste titre ulcéré, ce consensus est probablement le meilleur allié de ceux qui feront le choix de ne pas mourir au bout de l'agonie naturelle provoquée par une longue maladie.

Pour les médecins des services de soins palliatifs, la chose est à peu près entendue: ils ne sont pas propriétaires de ces services et on les voit mal embaucher des gardes armés pour bloquer la route à un médecin dépêché pour administrer le soin ultime au patient qui le demande, là, maintenant, dans la chambre 422...

Pour les maisons de soins palliatifs, c'est une autre affaire. D'abord, elles ont choisi de se prévaloir d'une exemption prévue dans la loi. Elles ont annoncé en bloc qu'elles exerçaient ce droit d'exemption, avant-hier.

Donc, techniquement, quelqu'un pourrait entrer aux soins palliatifs, y écouler ses derniers jours et, devant la souffrance, demander à recevoir ce soin auquel il a droit.

Et là, vous allez me dire que les formidables personnes - je le dis sans ironie - qui oeuvrent à l'intérieur de ces murs vont dire à ce patient agonisant: «Deux p'tites minutes, on vous appelle une ambulance: vous irez mourir à l'urgence, nous, on s'oppose à ce geste médical. On va mettre vos affaires dans un sac...»

J'ai de la misère à croire que ces 29 maisons qui suintent la dignité humaine vont sombrer dans l'indignité, quand une personne malade demandera qu'on ouvre la porte à un médecin pour qu'il la délivre de ses souffrances. Il y a un consensus québécois qui accepte l'aide médicale à mourir. Je vois mal comment ces maisons, si ancrées dans leurs communautés, pourront éternellement opérer en marge de ce consensus.

On savait qu'il y aurait des pépins, des récalcitrants et des objecteurs, dans l'implantation de cette mesure que j'ai personnellement saluée comme un signe de civilisation.

Et ils sont là, devant nous. Ce n'est pas banal et ce n'est pas la fin du monde non plus, juste les grincements inévitables qui accompagnent tous les changements de paradigme.

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