C'est la faute de l'hiver, peut-être

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Il est temps que ce putain d'hiver finisse. Ma résistance s'amenuise, cette résistance à tout ce que d'ordinaire j'arrive à tolérer avec un tiers de sourire. Je ploie, c'est le froid.

Ah, vous aussi, vos défenses ont la vigueur du bran de scie qui s'accumule sur le plancher de l'atelier?

Ça paraît, si je peux me permettre.

Ça paraît dans vos courriels, vous êtes plus à cran, ces jours-ci. D'habitude, par courriel, je vous trouve plus courtois, même dans le désaccord; plus prompts à convenir du fait qu'on ne s'entendra pas. Mais par les temps qui courent, vous me sautez dans la face comme un chat trop souvent battu...

Je ne suis pas bien, bien mieux, je le confesse. J'en ai envoyé quelques-uns chez le bonhomme dernièrement, des paroles un peu lapidaires, dont feu ma mère m'aurait fait le reproche. J'en ai peut-être même traité un de con. C'est la faute de l'hiver, m'man, peut-être, je sais pas trop...

La semaine dernière, j'ai fait une chronique sur Fred, ce chercheur d'emploi échoué sur le BS, qui essaie de s'en sortir, dont le sort dépendait d'un billet de bus Joliette-Montréal à 10,10$, 10,10$ qu'il n'avait pas. Tranche de vie tristounette qui illustre comment on peut se réveiller pauvre, un matin.

Fred, lui, s'est réveillé pauvre après une séparation, il n'avait pas vu venir le coup, sa femme l'a largué et avec elle, son réseau social et professionnel est parti et...

Et Marie-Claude m'a écrit, comme une dizaine d'autres femmes que la compassion n'étouffe pas: «Je ne comprends pas l'intérêt d'écrire sur ça.» Avant de me dire que ce que vit Fred, des milliers de femmes l'ont vécu, elles sont passées sur cette voie de service du divorce qui mène à la pauvreté...

Incrédule, j'ai demandé à Marie-Claude de me fournir la hiérarchie précise de la souffrance, question de déterminer à peu près scientifiquement qui mérite de la compassion et surtout, dans quel ordre. Elle m'a répondu que oui, il y a une hiérarchie de la souffrance mais malheureusement, elle a com-plè-te-ment oublié de me préciser qui mérite notre compassion, et dans quel ordre, tss, tss...

Elle n'a pas oublié de me dire, par contre: «Je ne pleurerai pas pour Fred.»

Puis, lundi, j'ai chroniqué sur le Programme de procréation assistée, déplorant sa mort annoncée. Vous avez été plusieurs à ne pas avoir assez de vos deux mains pour en applaudir la fin, je pense que si on vous réunissait dans le Centre Bell, vous feriez la vague à l'infini et qu'il y aurait cinq soirs de supplémentaires au moins pour vous permettre d'applaudir encore et encore.

Mme Collin a résumé tous vos griefs contre le Programme de procréation assistée gratuit: «Nous, les générations antérieures, devons payer avec nos impôts tous ces services que nous n'avons pas eus: congés parentaux, garderies subventionnées, université proportionnellement moins chère et, en plus, la procréation? Il n'y avait pas assez d'argent pour tout ça dans le temps et il n'y en a plus non plus aujourd'hui. Ce ne sont pas des nécessités.»

Elle dit «nous», Mme Collin, mais au fond, elle dit «moi». Elle ne veut pas payer pour les services qui profitent aux autres. C'est de plus en plus répandu.

J'ai réussi à ne pas me fâcher (cette fois) et j'ai dit à Mme Collin que l'infertilité est en croissance, notamment parce que les femmes font des enfants plus tard parce que contrairement aux générations antérieures, elles vont à l'école plus longtemps...

Et que ça ne me dérange pas de payer pour ça. Parce que c'est ça, une société.

Tout comme ça ne me dérange pas, Mme Collin, de payer pour vous qui allez vivre en CHSLD beaucoup plus longtemps que les vieux des générations antérieures, qui n'avaient pas besoin de CHSLD, eux, parce qu'ils mouraient à 64 ans. Je paierais même plus pour qu'on vous donne le bain plus qu'une fois par semaine!

Samedi dans Le Devoir, David Desjardins évoquait le foutoir des commentaires sur l'internet. Une ligne dans sa chronique m'a dépeigné. «Et partout, aussi, on voit des médias et des politiciens qui réalisent le potentiel d'un ras-le-bol qui s'exprime n'importe comment, et qu'on canalisera dans la méfiance de l'autre pour mieux fédérer les mécontents...»

Ça m'a fait penser, David, au sociologue Camil Bouchard, ex-député péquiste, auteur d'Un Québec fou de ses enfants, en entrevue avec Michel Lacombe à l'émission Le 21e, en janvier. L'as-tu entendu? Il parlait de cette société qui s'atomise, agrégat d'individus de plus en plus bouffés par l'individualisme ambiant. Il parlait de la consommation, outil d'affirmation et - par l'endettement - d'aliénation...

«La préoccupation, c'est de sauver notre peau. La sienne propre. Celle du voisin importe moins, désormais. Parce qu'on est aux prises avec un problème d'endettement personnel. Donc les gens vivent dans un certain sentiment d'insécurité, et ils se replient sur eux-mêmes; c'est-à-dire que la capacité de s'ouvrir aux autres, quand on se sent étranglé, elle est de beaucoup diminuée...»

La méfiance de l'autre, oui, c'est ça.

Et phoque Fred.

Et phoque les mères ne pouvant enfanter.

Et phoque tout ce qui ne me rapporte pas à moi, moi directement et personnellement, tout de suite, et vive l'utilisateur-payeur, extension logique du consommateur-jouisseur.

Et c'est peut-être pas juste la faute de l'hiver, finalement.

***

Parlant de Fred... Il a eu une offre écrite, bonne nouvelle. Il discute avec le boss. Je vous tiens au courant, je sais que vous êtes plusieurs à croiser les doigts pour lui.

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