Scier la branche sur laquelle on est assis

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Vendredi matin, au Centre de reproduction du Centre universitaire de santé de McGill. Chaque chaise est occupée par une femme qui veut devenir enceinte avec l'aide de la science. Élodie Mantha, 33 ans, de Gatineau, est l'une d'elles. Si elles sont si nombreuses, c'est parce que le Programme de procréation assistée - public et gratuit - existe.

Créé en 2010, le programme devait coûter 48 millions annuellement. Il en coûte 70 millions. Cette popularité ne tient pas à des caprices: de 1992 à 2012, l'infertilité* a doublé au Canada - de 8,5% à 16%, un couple sur six - pour une série de facteurs plus ou moins bien connus.

Et plus les femmes sont âgées, plus elles sont infertiles et plus elles ont besoin d'un coup de pouce de la science pour devenir enceinte.

Depuis 2010, 5000 enfants auraient été conçus grâce au Programme de procréation assistée. Un succès étincelant, qui stimule la science made in Québec, qui contribue à adoucir le choc démographique et qui comble de bonheur les couples qui peuvent concevoir sans se ruiner.

Le Programme est pourtant condamné, vous le savez probablement: le projet de loi 20, quand il sera promulgué, en abolira la gratuité.

J'ai posé une question à Élodie, une question de mononcle, une question qu'elle a entendue cent fois quand elle essayait d'avoir ce bébé qui est devenu Benjamin.

«T'aurais pas pu être heureuse, sans enfant?

- Peut-être. Mais permets-moi une généralisation. Mon chum se faisait à l'idée, nous n'allions pas avoir d'enfant. Pas moi. Je ne me faisais pas à l'idée. C'était la panique. Je fais plein de choses qui me comblent dans la vie, mais aucune comme être la mère de Benjamin.»

Phrase de mère qui aurait pu être prononcée par des millions de mères, bien sûr. Phrase d'une mère qui peut mesurer la beauté du miracle de la vie, et de la science, dans le cas d'Élodie.

Mais dans cette phrase d'Élodie, il y a aussi quelque chose comme la genèse de la grande aventure humaine.

L'instinct de vie.

Les méchantes langues diront que la mort annoncée du Programme de procréation assistée est une autre manifestation de l'indifférence du gouvernement Couillard à l'égard des femmes. La chose a été démontrée: l'austérité frappe davantage les programmes et les mesures dont les femmes profitent.

Cette indifférence fait probablement partie de l'équation.

Mais il y a autre chose.

D'abord, un profond mépris pour ce programme lancé en 2010, dans le monde de la médecine, d'où sont issus le premier ministre Couillard et son ministre de la Santé, Gaétan Barrette. Cette année-là, j'ai fait pour La Presse une grande série sur le cancer: je ne compte plus le nombre de fois où je me suis fait dire que ce programme était un scandale. Je résume la pensée de nombre de personnes interviewées: «On n'a pas d'argent pour le cancer, mais on en a pour faire des bébés, pfff...»

Ensuite, le Programme de procréation assistée a été enfoncé dans la gorge de Philippe Couillard, alors ministre de la Santé. Il n'en voulait pas, jusqu'à quelques mois de sa démission en 2008. Mais la pression des femmes - menées par l'animatrice Julie Snyder, qui a eu recours à la fécondation in vitro, au privé, pour enfanter - qui devaient à la science le bonheur d'être mères a fini par capter l'attention de Jean Charest. Il fut la sage-femme du Programme, lancé en 2010.

Cinq ans plus tard, l'austérité qui tient lieu de projet de société justifie bien des choses, comme la mort du Programme de procréation assistée.

Gaétan Barrette était en faveur du principe de la procréation assistée en tant que régime public en 2008, quand il était président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).

Celui qui a été caquiste avant d'être libéral, qui a négocié une hausse pharaonique des salaires des médecins spécialistes avant d'imposer son étalage dans le temps a fait, sur la procréation assistée, une autre de ses risibles volte-face: ministre de la Santé, il est désormais l'enthousiaste fossoyeur du Programme.

Comme à peu près partout en Occident, le Québec est plombé par un «ratio de dépendance démographique» défavorable. Traduction: il y a de moins en moins de travailleurs pour financer les besoins de plus en plus de personnes dites «inactives» de moins de 15 ans et de plus de 64 ans.

Non, le Programme de procréation assistée, public et gratuit, n'est pas LA solution au choc démographique. Mais une natalité accrue fait partie de la solution, pas du problème à nos défis démographiques.

Et là, un programme qui fonctionne bien, qui a mis au monde 5000 petits Québécois depuis cinq ans, qui est cité en exemple un peu partout dans le monde et qui sème - n'ayons pas peur des mots! - du bonheur de Gatineau à Gaspé, va être scrappé...

Pour 70 millions par année.

Me semble que dans le grand ordre des choses, c'est comme scier la branche sur laquelle t'es assis, juste pour te faire trois bûches.

Sous le nouveau régime, un crédit d'impôt aligné sur le revenu familial couvrira - partiellement ou pas du tout - les dépenses des couples qui désirent avoir recours à la science pour enfanter.

Dans le pavillon du Royal-Vic où j'accompagne Élodie, un doc sort d'un bureau à intervalles réguliers et appelle une patiente. Chaque fois, l'une d'elles quitte sa chaise et suit le médecin. Ce sera le tour d'Élodie bientôt.

La première fois que je suis venu ici, me dit Élodie, c'était avant 2010, quand le Programme n'était pas encore disponible.

«On ne pensait pas pouvoir se payer le traitement.

- C'est combien?

- C'est 10 000$ le traitement. Il en faut parfois jusqu'à trois.»

Faites le calcul. Surmonter l'infertilité sera bientôt affaire de richesse, ou d'intenses privations.

*L'infertilité est ainsi décrite: incapacité à procréer après 12 mois de relations sexuelles non protégées.

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