Le massage de pieds

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Stephen Harper a sorti les gros mots pour parler de Radio-Canada, lundi dernier, dans une entrevue au 93 FM à Québec. Il parlait des valeurs conservatrices quand il a lâché cette phrase: «Je comprends très bien qu'il y a beaucoup [de gens] à Radio-Canada qui détestent ces valeurs...»

Détester: c'est un verbe fort, chargé. On a beau dire que le français n'est pas la langue maternelle du premier ministre, l'homme ne nous a pas habitués à l'improvisation et il serait surprenant qu'il soit tombé dans le fossé linguistique lors de son passage dans le studio d'Éric Duhaime et Nathalie Normandeau.

Mais ce que Harper a dit a le mérite d'être clair et clairement dit. De toute façon, on aurait tort de penser que Stephen Harper est seul au panthéon des PM canadiens dans sa détestation de Radio-Canada. Les libéraux de Jean Chrétien voyaient dans Radio-Canada un nid de séparatissses et ils parlaient de RDI comme de RD-OUI. Les conservateurs de Brian Mulroney considéraient le diffuseur public comme une force d'opposition à ses politiques. Et il existe des archives en noir et blanc de Pierre Elliott Trudeau menaçant de sabrer le budget de Radio-Canada. L'ancien patron de l'info à Radio-Canada, Alain Saulnier, fait ces rappels historiques dans Ici était Radio-Canada, son essai en faveur de son ancienne boîte, publié l'an dernier.

La détestation conservatrice de Radio-Canada s'inscrit dans un cadre plus large. Aucun gouvernement n'aime être contredit, c'est dans la nature humaine d'espérer faire l'unanimité. Mais avec Stephen Harper aux commandes, les voix dissidentes qui s'inscrivent en faux contre les messages, contre l'idéologie, contre les visions du monde du Parti conservateur du Canada sont l'objet d'une répression systématique, sous une forme ou sous une autre.

L'organisme Droits et démocratie finançait des projets liés aux droits de l'homme dans le monde. Il finançait entre autres des voix dénonçant les violations des droits de l'homme dans les territoires palestiniens. D&D a cessé ses activités après avoir vu son financement aboli par le ministre John Baird qui, comme chacun le sait, croyait fermement qu'Israël avait toujours raison en tout, sur le fond et dans la forme.

Droits et démocratie n'est pas le seul organisme du genre, financé en tout ou en partie par les fonds publics, qui s'est fait couper le robinet par le gouvernement Harper. Comme par hasard, ces groupes avaient la fâcheuse habitude de défier les positions gouvernementales par leurs actions ou par leurs études. On pense notamment à l'Institut de la statistique des Premières Nations et au Conseil national du bien-être social.

Les organisations ayant le droit de délivrer des reçus pour des dons de charité se sont fait interdire par le gouvernement conservateur toute prise de position politique. La mesure a le mérite de museler tout un aréopage de voix potentiellement dissidentes. Ainsi, Dying With Dignity Canada, organisme militant depuis 1982 pour faire avancer la cause du droit au suicide médicalement assisté, a vu son statut d'organisme de charité révoqué récemment. On sait que le gouvernement Harper est férocement opposé à cette cause, en parfaite symbiose avec le p'tit Jésus.

Voyez aussi les muselières et les compressions imposées aux scientifiques employés par le gouvernement du Canada, notamment ceux qui étudient les questions climatiques. Pourquoi payer des scientifiques qui vont contredire les «vérités» proclamées par l'industrie du pétrole, qui sont des vérités officielles dans le monde de Stephen Harper? Doesn't make sense!

La démocratie, c'est bien sûr la liberté de choisir ses dirigeants, mais ce n'est pas que ça. C'est aussi créer les conditions pour que vive tout un écosystème de contre-pouvoirs qui peuvent contester ce que le pouvoir veut, ce que le pouvoir dit, ce que le pouvoir décide. En étouffant systématiquement les voix qui contredisent ses voeux, ses messages et ses décisions, Stephen Harper a contribué à ratatiner cet écosystème de contre-pouvoirs.

Les attaques du PM sur Radio-Canada sont en cela parfaitement cohérentes avec sa vision de la démocratie: le gouvernement est le boss, le gouvernement décide, et comme il a été élu, on ne saurait le remettre en question. Or, par ses choix de reportages, Radio-Canada ose parfois remettre en question le gouvernement du Canada. Dans l'univers de Stephen Harper, c'est un comportement qui tient évidemment de la détestation. T'es avec moi, ou t'es contre moi.

Notez que Stephen Harper ne donne des entrevues qu'à des micros amis, où il est sûr de ne pas être décoiffé. Un exemple parmi mille: Paul Arcand, le meilleur intervieweur des ondes québécoises, a pu poser des questions à tous les PM canadiens depuis 30 ans, avec sa pugnacité habituelle. Sauf à Stephen Harper.

Car l'idée que Stephen Harper se fait d'une bonne entrevue journalistique est la suivante: un sensuel massage de pieds qui détend son homme. C'est ce qu'il a reçu chez Duhaime et Normandeau. Il a d'ailleurs eu droit à un deux pour un, le chanceux, un intervieweur pour chaque pied. Ça détend doublement.

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