Je suis un touriste conventionnel

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Vous, au lit, vous aimez ça comment?

C'est une question rhétorique, pas besoin de répondre. Moi? Moi, c'est simple: steak-blé d'Inde-patates.

C'est-à-dire que si ma vie sexuelle était un voyage, ce serait une semaine à Ogunquit.

Je sais qu'il y a des destinations plus exotiques qu'Ogunquit, je n'ai rien contre cela, je n'ai juste jamais eu envie d'acheter un billet d'avion pour aller les visiter.

Tenez, un jour, une fille, a mis ma main sur son cou et m'a incité à serrer ledit cou...

«Hein?

- Étrangle-moi, juste un peu!

- Euh... Non, merci, ça va aller.»

Bref, je crains d'être un peu plate, au lit.

Pas Jean.

Sexuellement, Jean est plus du genre à visiter les coins les plus reculés de l'Inde, sac au dos. Et dans son sac, il y a des menottes, des fouets, des patentes en cuir. Jean m'a écrit au début de l'affaire Ghomeshi, quand ce bon Jian spinnait encore ses déboires comme un malentendu de l'ordre du BDSM: «Je suis dans une relation dominant/soumise avec mon amoureuse. La brutalité physique et psychologique est la composante la plus complexe de ce jeu consensuel. Si tu veux comprendre, je t'offre d'aller prendre un café.»

J'ai dit oui, bien sûr, j'aime quand les gens me montrent leurs photos de voyage. J'ai pris soin de googler BDSM, avant. Wikipédia: «Le sigle BDSM (pour Bondage, Discipline, Domination, Soumission, Sadomasochisme) désigne une forme d'échange contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l'humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but érogène...»

Jean, 39 ans, est cadre intermédiaire dans une entreprise de nouveaux médias, mais quand il est arrivé au resto, j'ai davantage eu l'impression d'un vendeur chez Mountain Equipment Coop que d'un type qui aime tenir sa blonde en laisse en regardant la télé le vendredi soir sur son écran géant.

Après s'être séparé de la mère de son fils, Jean s'est dit qu'il était fini, qu'il allait finir sa vie vieux garçon. Les médias sociaux et les sites de rencontres l'ont convaincu du contraire...

«Et un jour, je suis tombé sur une femme, bien plus jeune que moi, qui a été très franche, très honnête. Elle m'a tout de suite dit que c'était ça, son truc.

- Ça?

- Être soumise, se faire dominer.»

Avant sa séparation, l'idée que Jean se faisait du sexe un peu musclé, c'était, disons, de tirer les cheveux de sa blonde, peut-être une ou deux claques sur les fesses le samedi soir quand ils se sentaient vraiment kinky...

Avec Stéphanie, c'était différent. Des gifles, des coups de fouet, des attaches. Lui, le maître. Elle, la dominée. Des jeux de rôle. Tout ça de façon consensuelle. Les limites sont balisées, les gestes convenus d'avance, tout comme le mot à prononcer ou le geste à faire par un des partenaires pour tout arrêter...

On peut dire que la vie de Jean a changé. Son truc à lui, c'est devenu ça: dominer. Et de fil en aiguille, un peu comme les randonneurs qui aiment randonner dans les Adirondacks ont tendance à se caser avec des randonneuses - ou des randonneurs -, Jean s'est mis à rencontrer des femmes qui aimaient être dominées, giflées, tenues en laisse. La vie est bien faite, qui se ressemble s'attache...

«La révélation pour moi, dans le BDSM, c'est pas le sexe. C'est la communication. Je suis un gars de peu de mots. Mais quand tu communiques, tu peux aller plus loin. Et dans le BDSM, tu n'as pas le choix: il faut que les partenaires se parlent, établissent leurs limites.»

Quand il parle des Québécois qui tripent sur le BDSM, Jean répète sans cesse «notre communauté», et c'est bien de cela qu'il s'agit. D'une communauté imbriquée dans le réseau social FetLife, sorte de Facebook des BDSM, qui compte plus de 80 000 groupes de discussion.

Une communauté, avec ce que cela suppose de spécimens différents et semblables. Avec ses codes, ses us, ses multiples sous-cultures, son éthique, ses règles. Et ses sages, comme ce type qui se décrit sur les forums comme «Milou Enseignant» et qui prend sur lui d'écrire aux nouvelles venues ce qui, dans le BDSM, est acceptable et ce qui ne l'est pas. «Un coach en souffrance, si on veut», m'explique Jean, qui me glisse en passant que les touristes qui sont fans de Fifty Shades of Grey risquent d'être déçues si elles s'égarent en BDSMie...

J'écoutais Jean, fasciné. Pas titillé, cependant:

«Ça ne peut pas moins m'intéresser, Jean...

- Pas grave. Je trouve que c'est rassurant de savoir ce qui nous fait bander. Moi, me faire fouetter, ça ne m'excite pas. Un gars, dans ma communauté: juste de voir des gants de cuir, ça l'excite. Ce qui nous définit, c'est ce qui nous excite. Point final.»

J'écoutais Jean, fasciné, en me disant que vous alliez croire que c'est une chronique sur le sexe que je vous présente aujourd'hui. Pourtant, non. C'est bien davantage une chronique sur une époque fantastique, une époque largement tolérante, où ce qui était déviant hier devient aujourd'hui non pas «normal» - la norme sera toujours imposée par les steak-blé d'Inde-patates comme moi, je le crains -, mais possible.

Juste ça, possible.

Pas pire époque.

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