Je suis doublement con

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Amanda Lang est une grande vedette de la CBC. Elle y anime une émission télévisée portant son nom, The Exchange With Amanda Lang. Elle est là chaque jour, décortiquant bravement l'actualité économique canadienne. Pas de doutes: elle travaille fort.

Il n'y a qu'un petit hic: Amanda Lang travaille aussi fort pour ceux qu'elle est chargée de couvrir.

En effet, Mme Lang, 44 ans, en plus de son chèque de paie de la CBC, a touché des chèques de la Banque Royale et de la Financière Manuvie, pour prononcer des conférences, nous apprend ces jours-ci le site d'enquête CANADALAND.

Pour six conférences (à 15 000$ l'événement, vous avez bien lu), c'est près de 100 000$ que la Banque Royale a versés à la journaliste économique, au fil des ans.

Parallèlement, Mme Lang a continué à couvrir les activités de la Banque Royale pour la CBC, interviewant même son PDG Gordon Nixon quand la banque a fait face à une tempête médiatique, en 2013 (entrevue d'une mièvrerie gênante). Et elle a aussi reçu le PDG de Manuvie en entrevue à son émission.

Journalistiquement, c'est l'équivalent, disons, d'accepter un voyage sur le yacht luxueux d'un homme d'affaires qui fait affaire avec la ville dont vous êtes maire. Ça pue.

Amanda Lang n'a jamais révélé à ses téléspectateurs qu'elle avait une relation d'affaires avec la Banque Royale et avec Manuvie, une marque de politesse élémentaire, il me semble, puisque ça peut teinter son travail.

Mais le pire, c'est que la CBC ne voyait rien de mal à ce que sa star reçoive des chèques des géants qu'elle couvre à son antenne... Jusqu'à ce que CANADALAND révèle la chose, pour la première fois, l'an dernier.

Comme si ce n'était pas assez, Mme Lang couvrait la Banque Royale - en plus de la défendre dans un texte publié dans le Globe and Mail - alors même qu'elle avait une relation amoureuse avec un membre du conseil d'administration de la Banque Royale. Là encore, la CBC a jugé que le public ne méritait pas de connaître cette info.

Si au moins Mme Lang avait sérieusement décoiffé ces PDG en entrevue, si elle les avait talonnés, si elle les avait savonnés, j'applaudirais, oui, j'applaudirais la femme qui mord la main qui lui sert le caviar.

Mais ce ne fut pas le cas: elle a eu l'air, justement, d'une journaliste qui ne veut pas mordre la main qui la nourrit: zéro combativité.

***

Donc, ce que je voulais vous dire, c'est que quand je vois Amanda Lang, je ne me sens pas seulement con, je me sens doublement con.

Primo, je reçois ponctuellement des offres pour prononcer des conférences, contre des sommes considérables (pas 15 000$, Montréal n'est pas Toronto, mais quelques milliers de dollars quand même). Et je refuse, parce que je ne veux justement pas qu'on me reproche, un jour, d'avoir couvert un enjeu lié à une organisation qui m'aurait, dans le passé, richement dédommagé pour quelques heures de travail. Et comme j'écris sur tout...

(Transparence totale: deux fois, j'ai accepté, il y a quelques années. Pour la Fédération des infirmières et pour le Conseil canadien des distributeurs en alimentation. Mais les deux fois, le cachet a été donné à des organismes de charité, je n'ai pas réclamé de reçu de charité. Et même là, je me sentais un peu... croche.)

Je regarde Amanda Lang piger dans le plat de bonbons et je me dis que je suis vraiment con de refuser ces contrats. Si j'acceptais, je pourrais me louer des villas surplombant la mer, pendant mes vacances, plutôt que de louer des apparts sur Airbnb...

Deuxio, avant Noël, j'ai fait une rare entorse à ma politique personnelle de ne pas manifester pour une cause, en allant marcher pour Radio-Canada dans les rues de Montréal. Je ne manifeste presque jamais pour (ou contre) une cause, parce que je veux garder un maximum d'indépendance journalistique.

Mon boss n'était pas content de me savoir là, à protester contre le démantèlement de Radio-Canada. Il m'a sommé de m'expliquer sur ma participation. Je lui ai dit que je n'avais alors manifesté qu'une seule fois dans ma vie de journaliste: quand Michel Auger s'était fait tirer dessus dans le parking du Journal de Montréal, en 2000. J'avais alors marché pour mon métier. Pour moi, manifester pour Radio-Canada, c'était aussi manifester pour mon métier:

 «Au final, boss, ces compressions à Radio-Canada, elles menacent mon métier, elles menacent une certaine qualité dans l'information. C'est pour ça que j'ai marché...

 - Bon, OK, m'a-t-il répondu, l'oeil un peu mauvais, mais r'commence pus...»

Je repense à ce que j'ai dit à mon rédacteur en chef, sachant que Radio-Canada/CBC tolère que la Banque Royale contribue généreusement au T4 de sa journaliste Amanda Lang. Et je me dis que j'ai un peu marché pour ce genre de putasserie.

***

Notre job de journaliste, dans son idéal absolu, devrait être d'emmerder les riches et les puissants. Pas de chanter leurs louanges: pour ça, ils ont des arrangeurs de réalité aux ressources immenses. Et je vous le dis, dans le grand ordre des choses, les arrangeurs de réalité sont en train de gagner la game. Nous, les emmerdeurs, on tire de l'arrière.

Donc, quand des entreprises que tu dois couvrir dans ton job de journaliste sont prêtes à te payer des milliers de dollars pour prononcer une conférence ou animer un groupe de discussion, c'est sûrement parce que tu peux aligner quelques phrases dans un français correct tout en faisant quelques blagues et en distribuant tes miettes de sagesse. Bien sûr...

Mais tu devrais aussi comprendre qu'aux yeux de ces entreprises, tu es bien inoffensif. Tu ne les fais pas suer.

Et si tu ne les fais pas suer, tu ne fais pas ton job de journaliste.

Mais je dis ça, je ne dis rien. Je ne suis qu'un con qui ne sait pas compter.

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