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Oui, le baril a (parfois) un fond

Vous avez été des dizaines à m'écrire, hier, après ma chronique sur Christophe. Des dizaines à me dire à quel point c'est souffrant d'avoir un père, une soeur, un cousin, une amie, un fils en proie à des épisodes psychotiques. Quand tu écris à un journaliste à 5h du matin un courriel touffu écrit avec ton sang, c'est que t'as souffert en ta...

Dans le lot, beaucoup d'histoires qui finissent bien. Enfin, disons plutôt «bien», entre de gros guillemets en néon; «bien», c'est quand le malade finit par se prendre en main, ce qui veut le plus souvent dire prendre ses médicaments. C'est la clé pour fonctionner, minimalement, en société.

Dans le lot, aussi, quelques histoires qui ne finissent pas bien. Le malade qui échoue dans la rue ou comme Alain Magloire avant sa mort: un pied dans la rue, un pied dans la précarité d'une chambre payée à la semaine.

Quelques morts, aussi. Des suicides. Des surdoses, ce qui est à peu près la même chose qu'un suicide.

Le point commun à toutes ces histoires: tous ceux qui m'ont écrit ont vécu ce que Martin, le père de Christophe, a vécu. C'est-à-dire la déchirure d'avoir à dire, à un moment donné, «non».

Non, tu ne peux plus revenir à la maison.

Non, on ne va plus te donner d'argent ou payer tes dettes.

Pour chaque père, pour chaque mère, pour chaque femme, pour chaque frère qui a dû faire cela - dire non - , une sorte de deuil, comme celui qu'évoquait Martin quand il parlait de faire le deuil d'un enfant vivant.

Louise, qui a cessé de donner de l'argent à sa fille: «Cette souffrance qui est la nôtre est constante et on finit par apprendre à vivre. Il faut la laisser atteindre le fond du baril. Mais je le trouve très loin, ce fond du baril.»

Ils se sentent coupables, ils meurent un peu, en faisant cela. C'est contre nature, de couper les liens avec quelqu'un qu'on aime, qu'on a vu grandir, pour qui on a eu de grandes espérances.

***

En cessant d'aider comme on aidait - totalement, inconditionnellement - , croit Didier Jutras-Aswad, psychiatre et chercheur à l'unité de psychiatrie des toxicomanies du Centre hospitalier de l'Université de Montréal, on rend peut-être un grand service à la personne malade.

«C'est une des premières interventions qu'on fait auprès de la famille d'un malade qui a des problèmes de drogue. On leur dit d'être là, mais en plaçant des limites. Sinon, les familles s'épuisent et le lien finit par se briser. Les parents doivent pouvoir dire non.»

En entrevue avec le Dr Jutras-Aswad, j'ai évoqué le cas de Martin, père de Christophe, qui venait justement de mettre des barrières entre son fils et la famille, par réflexe d'autoprotection. Le psychiatre a vu dans le cas de Christophe «un cas relativement classique».

Facteur encourageant, selon lui: «La famille est encore présente.» Ce qui n'est pas banal, vu la nature des maladies provoquant des psychoses: «C'est une des maladies les plus incapacitantes, toutes maladies confondues.»

Dans la chronique, Martin m'expliquait pourquoi il avait dit à Christophe qu'il ne pouvait plus habiter dans la maison qui l'avait vu grandir; pourquoi ni lui ni sa femme n'allaient lui donner de l'argent, dorénavant. Le Dr Jutras-Aswad approuve, sans réserve.

«Il faut cesser les comportements qui nourrissent des comportements malsains pour le patient. Et faire en sorte, malgré cela, que le lien persiste, mais autour de choses positives. Encourager à aller en thérapie; à aller aux études; à aller travailler.»

Avant de parler à Didier Jutras-Aswad, j'étais certain que les psychoses étaient comme une sorte de trou noir de la psychiatrie, une zone où il est impossible d'intervenir auprès des patients. Il appert que je suis dans le champ...

«Ça se traite. Et ça se traite assez bien. Il y a beaucoup de phases de rechute, mais il y a des traitements offerts. Assez souvent, le problème est la possibilité d'avoir ces traitements au moment où le patient les demande.»

Bref, la science est là. C'est le système qui ne l'est pas toujours...

«Ce que l'on sait, c'est que le Québec n'est pas un modèle de prise en charge des patients qui ont cette comorbidité: problème de santé mentale et consommation de drogue. Les patients tombent souvent dans les craques du système.»

Deux types de craques, explique le psychiatre: cliniques (équipes peu expérimentées ou équipées, dans les hôpitaux, pour aider un psychotique) et administratives (pensez que le même patient relève à la fois, ultimement, de deux ministères: celui des Services sociaux et celui de la Santé. Bonjour Kafka).

«Le système, note Didier Jutras-Aswad, est drôlement imparfait.»

***

Le fond du proverbial baril. Voici ce que Martin m'avait dit là-dessus: «Christophe me dit qu'il a touché le fond du baril. Mais je sais pas, moi, s'il a un fond, ce baril-là.»

Il y en a un, si j'ai bien compris le psychiatre Jutras-Aswad. J'allais raccrocher, il a tenu à me dire une dernière chose.

«Il faut savoir mettre ses limites... Mais il ne faut pas perdre espoir. J'ai vu des toxicomanes psychotiques débloquer à la dixième, à la quinzième démarche. Les gens peuvent s'en sortir, il ne faut pas lâcher.»




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