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L'homme qui aime écrire

Jacques Forgues... (Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse)

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Jacques Forgues

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

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Toute sa vie, Jacques Forgues s'était donc débrouillé pour gagner sa vie sans avoir à lire, sans avoir à écrire.

À la compagnie d'autobus, où il était - est encore - chauffeur, il ne s'en cachait pas. Ne s'en vantait pas non plus. C'était comme ça, c'était la vie, lui et les mots, ça avait mal commencé dès l'enfance.

«Ma mère était malade. Elle ne m'avait jamais montré à écrire mon nom avant l'école...»

Et en première année, la «maîtresse» l'a envoyé au tableau écrire son nom et... Et Jacques n'a pas pu écrire son propre nom. La honte.

Après, chez les frères cathos, une faute de français pouvait vous valoir une taloche derrière la tête ou un coup de règle sur les doigts. C'était l'époque.

«Un jour, je me suis dit que j'allais vivre sans le français.»

Et Jacques a vécu sans la maîtrise des mots. Est entré à la compagnie d'autobus à la fin des années 70. A pu gagner sa vie.

Même comme président du syndicat de la compagnie d'autobus, Jacques a pu se débrouiller sans les mots. «Quand je devais écrire quelque chose, j'allais voir un ami qui le faisait pour moi...»

Un jour de 1990, la CSN a envoyé un conférencier pour parler aux gars. C'était l'Année internationale de l'alphabétisation. Le conférencier a parlé des subterfuges et des tours de passe-passe utilisés par ceux qui éprouvent des problèmes avec les mots...

Et Jacques, ce jour-là, au milieu des gars, s'est senti visé.

«Plus il parlait, plus je sentais que je rétrécissais dans ma chaise. C'est de moi qu'il parlait!»

Jacques était analphabète. Comme 49% de la population québécoise aujourd'hui. Analphabète, dans le sens où quelqu'un a de la difficulté à lire un texte modérément difficile, comme un article de journal.

C'est ainsi que fut créé à la compagnie d'autobus La Diligence, à Sainte-Adèle, quelques mois plus tard, un groupe d'alphabétisation, sous l'impulsion de Jacques Forgues. Une douzaine de gars s'y sont inscrits. Même le patron a embarqué! Des employés d'autres entreprises du coin aussi.

On revient à la base. L'alphabet. Écrire en lettres attachées, réviser les majuscules, les minuscules. Retour à la petite école, quoi. Dur, dur, dit Jacques.

Mais l'enseignante, Carmen, savait guider ses ouailles avec amour et talent...

Jacques me raconte tout ça un midi de cet hiver interminable, à la table de la maison qu'il habite avec sa blonde Célène, à Val-David. Il a 65 ans, aujourd'hui. Un grand monsieur aux cheveux gris.

Et quand Jacques parle des dictées de Carmen, des dictées qu'elle composait en s'inspirant du travail des gars, pour mieux les accrocher, sa voix se brise, il s'interrompt, déplie sa grande charpente, s'éloigne de la table...

Jacques Forgues pleure maintenant. Il cherche un kleenex, sur le comptoir.

- Excuse-moi, ça me touche encore.

- Qu'est-ce qui te touche, 20 ans plus tard?

C'est Célène, Célène qui a connu Jacques quand il était dans son processus d'alphabétisation, qui répond pour son chum trop ému pour parler:

- Carmen, dit-elle, c'était un être exceptionnel...

- Et je réalise, dit Jacques, à quel point j'étais prisonnier. Avant 1992, je savais pas que j'étais prisonnier. Je suis allé chercher en moi...

Quand il a commencé à apprivoiser les mots, sa vie a changé. Il a acquis une confiance nouvelle. En lui et en ses talents.

Et plus t'apprivoises les mots, moins ils font peur; plus t'as envie d'en connaître...

«J'écoutais les nouvelles et je notais les mots que je ne connaissais pas. Chaque jour, dans le dictionnaire, je fouillais pour connaître les définitions exactes...»

Chaque jour, dix mots. Pendant un an. Quelque chose comme trois mille six cents nouveaux mots...

Il s'est même mis à écrire pour le plaisir. Des poèmes pour sa blonde. Avant de les donner à Célène, il les montrait à Carmen, tsé, juste pour être sûr...

«Pour pas qu'il y ait de fautes, dit-il. Mais aussi pour voir si c'était correct! Je voulais pas que ce soit quétaine...»

C'était en 1992, il y a une vie de cela. Jacques sort une enveloppe. Il y a des tas de poèmes écrits pour sa blonde, au fil des années. Il n'a jamais cessé d'en écrire pour elle. La Saint-Valentin, c'est spécial, Jacques accouche toujours de quelques vers pour Célène...

«Depuis que nous sommes unis, autour de moi tout me sourit...

Avant, j'ai connu l'ennui...»

Il me montre tout ça, Jacques, et il rougit un peu. Célène, elle, rayonne. Comme toutes les femmes à qui on a un jour écrit une lettre d'amour...

Jacques me dit sa joie d'écrire. D'extérioriser. Il a découvert cette vérité éternelle: mettre des miettes de son âme sur le papier, ça l'apaise un peu...

Il est temps que je retourne à Montréal. Et là, je lui pose une question volontairement niaiseuse...

À quoi ça sert, les poèmes, Jacques?

Jacques fait des gros yeux. Il cherche une réponse. Mais c'est Célène qui répond pour le barde de sa vie.

«Ça sert à garder la madame heureuse.»

Et le monsieur, aussi, je dirais.

POUR APPRENDRE - Vous connaissez quelqu'un qui a des difficultés à lire, à écrire? Il y a 191 centres de formation qui peuvent aider cette personne, sous l'égide de l'Institut de coopération pour l'éducation aux adultes: 1 888 488-3888.

LE COEUR, L'ESTOMAC - Ça s'appelle Projet Cupidon, c'est au profit de Moisson Montréal, des cartes de Saint-Valentin électroniques faites par Jean-Michel Anctil et l'École de l'humour. Ça aide Moisson Montréal, qui aide le monde qui a faim: projetcupidon.com. Fin de la plogue.




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