| Commenter Commentaires (79)

«Homo iPhonus» et son tournevis

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Sur le même thème

J'arrivais chez un ami, l'autre dimanche, quand il m'a envoyé un texto: «Entre par le garage. Le perron est inondé.» Le gel puis le dégel avaient eu raison d'un tuyau de la salle de bains et un lac s'était formé devant la porte d'entrée.

David m'a montré les dégâts, l'air atterré comme on l'est dans ces cas-là.

«Combien m'a facturé le plombier, tu penses?

- Aucune idée, dude.

- 365$!»

Quand le plombier est arrivé, m'a raconté mon ami, il a tout de suite flairé le problème: un tuyau gelé, qui allait dégeler facilement avec l'installation d'une chaufferette à côté de la toilette.

Hein? Une chaufferette?

David n'y croyait pas...

Quelques minutes après l'installation de la source de chaleur, magie, le tuyau dégelait.

Le plombier était resté 10 minutes. «Dont cinq à écrire sa facture!»

***

David et moi faisons partie de cette confrérie grandissante, celle d'hommes dans la force de l'âge incapables d'installer des tablettes, de peindre un cabanon, de poser un plancher, de réparer une porte d'armoire, d'installer un luminaire, de remplacer une poignée de porte ou toute autre activité nécessitant du talent avec des outils.

Si j'ai besoin de faire une de ces choses, j'appelle François.

François, c'est mon homme à tout faire. Si les objets sont bien ancrés là où ils doivent être ancrés dans mon appartement, c'est grâce à François.

Nous sommes des milliers de gars à avoir un François au bout du fil, homme plein de ressources au coffre à outils sans fond, qui arrive à la rescousse pour remettre le baril de la machine à laver sur son socle, réparer la manivelle de la fenêtre de ma chambre ou installer parallèlement trois miroirs circulaires à égale distance l'un de l'autre sur le mur de la salle à manger.

Nous sommes des milliers de gars à ne pas savoir comment se débrouiller dans une maison, orphelins des habiletés manuelles de nos pères.

Le mien, né en 1946, savait tout faire. Monter une bibliothèque IKEA sans qu'elle ne branle, juger au pif de la quantité nécessaire de peinture pour une chambre, débloquer une toilette bouchée sans avoir à appeler le plombier (qui ne se déplacera que pour un minimum de deux heures) et, en prime, construire un cabanon pour remiser toutes sortes de trucs comme la tondeuse (dont il pouvait lui-même changer les lames), dans la cour arrière.

Ces gars aux mains pleines de pouces, tout juste capables de manipuler une bombonne de WD-40, ils sont de plus en plus nombreux en Occident, semble-t-il. En Grande-Bretagne, en Australie, j'ai retracé des études et des articles qui évoquent le recul des pères utiles «autour de la maison», incapables de faire la moitié de ce que leurs pères pouvaient construire, réparer, peinturer, polir.

Daniel Lauzon est le grand patron de la firme Beau-frère à louer qui, comme son nom l'évoque, loue non pas des beaux-frères, mais des hommes à tout faire, pour 45$ l'heure. Il a installé un robinet sur ce marché grandissant des hommes incapables de manier une perceuse ou un tournevis.

«Ce n'est pas rare de voir des clients qui s'installent dans un condo neuf, sans même posséder un seul marteau, dit-il. Mais les gens en rient, de ne pas savoir planter un clou. Ils acceptent ça. Ce qui compte pour eux, c'est la carrière.»

Jean-Hughes Coudry, lui, a fondé Butler's Club, une firme qui peut s'occuper à votre place de toutes les tâches domestiques. Installer un cinéma maison, monter un meuble IKEA, cuisiner un repas, peindre la salle de bains: absolument tout, pour 60$ l'heure.

Pourquoi les clients de M. Coudry ont-ils recours aux services de Butler's Club pour (par exemple) changer une ampoule (pas de farces)?

«Ce n'est pas qu'ils sont incapables, c'est qu'ils jugent que leur temps est plus utile ailleurs. Ils se disent qu'une heure au bureau vaut plus que le temps perdu à rager à tenter de réparer quelque chose à la maison...»

C'est exactement moi, ça.

***

Mettons qu'il y a une guerre nucléaire.

On jase, là.

Mettons qu'il y a une guerre nucléaire, que je me dis souvent, un marteau à la main, tentant de réparer ou d'installer quelque objet de déco ridicule...

Que pourrais-je faire, si j'y survivais? Concrètement, je veux dire.

La triste vérité: je ne sais rien faire d'utile.

Je sais tweeter. Je sais accorder un participe passé. Mais rien de très utile dans un monde post-apocalyptique. Je suis Homo iPhonus. Mais il n'y a pas d'application pour partir un feu ou attraper un lièvre.

Henri, lui, sait tout faire. Henri, c'est mon autre homme à tout faire, au chalet.

Henri sait différencier un bouleau d'un érable, il peut chasser un chevreuil et le dépecer, il sait quelles baies manger, quelles baies ne pas manger. Un vieux monsieur qui sait comment bâtir une maison et réparer un moteur de pick-up.

Après une guerre nucléaire, Henri serait le chef des survivants.

Et je serais le premier à être mangé par les survivants.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer