Une fois, c'est un Noir dans un gala...

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Si vous avez lu Boucar Diouf dans La Presse de samedi, vous avez appris que l'humoriste est bien malgré lui au centre d'une controverse lancée sur le site du Huffington Post Canada. Permettez que je récapitule.

Au gala Les Olivier, le 12 mai, l'animateur Mario Jean a personnifié des humoristes québécois. Parmi eux: André Sauvé, François Massicotte et Boucar Diouf.

Pour imiter Diouf, Mario Jean portait une chemise colorée comme en porte souvent le souriant Sénégalais transplanté au Québec. Et son visage était maquillé en noir.

Ce sketch n'a pas fait bouger l'échelle de Richter de la controverse, au lendemain de sa diffusion. Il a fallu que Nydia Dauphin, blogueuse jusqu'ici inconnue, décrète que le sketch en question était raciste, le 16 mai, sur le Huffington Post Canada.

Raciste pourquoi?

Pour cause de blackface, jadis utilisé dans les minstrelsies, ces sketchs américains détestables où des acteurs blancs maquillés de noir imitaient les Noirs de façon stéréotypée, comme des êtres idiots et animés par la seule poursuite du plaisir.

Dans l'Amérique moderne, être Blanc et se peindre le visage en noir à des fins d'humour - sur scène ou ailleurs - fait donc l'objet d'une réprobation généralisée.

Mais ce que j'ai compris du blackface dans les minstrelsies, c'est qu'on y dépeignait les Noirs de façon générique. Le Blanc caricaturait le Noir tel que le Noir existait dans la tête des racistes de l'époque. L'idée étant de le cantonner dans des rôles d'êtres limités, dégénérés, idiots.

Bref, rien à voir avec le sketch de Mario Jean.

Quand la chroniqueuse du journal Métro Judith Lussier a pondu une défense du sketch et exprimé sa consternation devant la chronique de Mme Dauphin, la terre a tremblé sous les médias sociaux, en anglais et en français, au Québec et ailleurs au pays.

Judith a donné la parole à Boucar Diouf: «Moi, je viens d'une famille métissée, et je trouve ça gênant pour mes beaux-parents de Matane qui se font traiter de racistes. Personnellement, je n'avais jamais entendu parler de ça, le blackface, et je ne me reconnais pas du tout là-dedans. Jamais la caricature de Mario Jean ne m'a offusqué.»

Cette ère mondialisée où le web ouvre des fenêtres sur les autres cultures est fantastique. Je suis pour l'ouverture des fenêtres. Mais je suis contre l'importation des contextes et des indignations, qu'on transplante bêtement d'une culture à l'autre.

C'est ce que Mme Dauphin a fait, à mon avis. Le blackface des minstrelsies américains participe de la tragique histoire des Noirs américains. Sa signification, et le tabou qu'il incarne, sont bien connus là-bas.

Peut-on dire la même chose du blackface dans un contexte québécois? Pas sûr. Pas du tout. C'est pourquoi Boucar a dit à la journaliste qu'il n'avait jamais entendu parler de la pratique. Il n'est pas le seul.

Le sketch de Mario Jean ne mettait pas en scène une version fantasmée d'un Noir idiot, essence du blackface. Il parodiait Boucar en tant que Diouf, pas en tant que Black générique.

Ce sketch, c'est le contraire du racisme: Diouf était célébré comme étant partie de la gang. Ce que vous ne verrez pas si vous calquez votre grille des indignations sur celles des Américains.

Je lis les pourfendeurs de Mario Jean, Boucar Diouf et Judith Lussier sur Twitter et je me demande ce que les concepteurs du gala Les Olivier auraient dû faire, dans ce sketch...

Demander à Anthony Kavanagh de remplacer Mario Jean pour l'imitation - et seulement cette imitation - de Boucar Diouf?

L'imiter sans faire d'allusion à sa négritude?

Ou ne pas imiter Boucar dans ce sketch, sous prétexte qu'il est «insensible» d'imiter un Noir?

Dans les trois cas, c'eut été absurde, pour ne pas dire raciste.

Notre racisme existe. Il est ailleurs.

Notre racisme s'exprime entre autres dans le taux de chômage plus élevé des minorités du Québec - même à diplôme égal -, comparativement à la moyenne des ours.

Ce racisme a même été mesuré par un test de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CDPDJ), l'an dernier.

Le chercheur Paul Eid a fait un «testing» par envoi de paires de CV, en réponse à des offres d'emplois affichées à Montréal. Traduction: le même CV, mais envoyé par un (faux) Tremblay et un (faux) Traoré...

Devinez qui a plus de chances d'avoir un job?

Eh oui...

Extrait de la conclusion de l'étude de M. Eid: «À profil et à qualifications égaux, un Tremblay ou un Bélanger a au moins 60% plus de chances d'être invité à un entretien d'embauche qu'un Sanchez, un Ben Said ou un Traoré, et qu'environ une fois sur trois (35%), ces derniers risquent d'avoir été ignorés par l'employeur sur une base discriminatoire.»

Le chômage, c'est l'exclusion. C'est pourquoi le chômage systémique des Québécois non-Blancs est un drame. Un drame trop peu abordé.

Vous ne trouverez pas le racisme made in Québec sur scène, télédiffusé devant des centaines de milliers de personnes. Notre racisme est soft, anonyme, il parle tout bas.

Et pour le voir, il faut autre chose que des réflexes conditionnés par l'expérience américaine.

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