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Jacinthe et Pedro

Pierre Moreau et Jacinthe Perron.... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse)

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Pierre Moreau et Jacinthe Perron.

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

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(SAINTE-ADÈLE) Dehors, c'est gris. Dans la cuisine, c'est un couple ordinaire qui s'apprête à dîner. Pierre Moreau taquine Jacinthe Perron, sa blonde de toujours. Jacinthe lui rend coup pour coup.

Pierre, 57 ans, à mon intention: «Tu sais, des fois, je suis sûr qu'elle voudrait me mettre au chemin, avec les poubelles.»

Jacinthe, 52 ans, à son attention: «Pas aux poubelles, quand même. Au recyclage...»

Il est question d'un voyage que Jacinthe planifie en Afrique. De la pancarte «à vendre» qu'ils viennent de planter dans le banc de neige, devant leur maison, dans les Laurentides. De cette nouvelle maison qu'ils vont construire, bientôt, pas très loin...

Un couple ordinaire, disais-je. Mais en même temps, il n'y a rien d'ordinaire entre Pierre et Jacinthe. Pierre a la sclérose en plaques (SP), une forme particulièrement vicieuse de SP: ce fut progressif, mais la maladie a évolué au point où il est quadriplégique. Cloué, comme on dit, à un fauteuil roulant.

Jacinthe est restée. Dans la maison, dans le couple, avec Pedro.

En imaginant Jacinthe, je m'attendais à une sorte de mère courage voûtée, faisant face au sort par devoir, restant aux côtés de son chum parce que ça ne se fait pas, de quitter un handicapé...

Pas du tout!

Je suis tombée sur une petite dynamo mûre pour l'École nationale de l'humour, pétillante, blagueuse, enjouée. Je l'avoue à ma courte honte: ce fut un choc...

Si Pierre Moreau (il ne s'agit pas du candidat à la direction libérale) vous dit quelque chose, c'est peut-être parce que j'ai parlé de lui, en octobre dernier, dans une chronique sur son «aidante à domicile», une sainte qui s'appelle Anne Bouchard. Dans la cuisine, Anne préparait donc le dîner et lançait son grain de sel dans les échanges entre Pierre et Jacinthe.

Bon, c'était bien beau, les taquineries, les amoureux, mais j'ai une chronique à préparer sur l'amour...

Moi: Parle-moi donc d'amour, Jacinthe...

Jacinthe: Pierre, on fait quoi, à la Saint-Valentin?

Pierre: Je t'achète du chocolat...

Jacinthe s'est retournée vers moi avec ce demi-sourire indécollable, l'air de dire: qu'est-ce que tu veux que je te dise, au juste?

Jacinthe part chaque jour à 11h30. Le matin, elle s'occupe de Pierre. Elle le lève, elle le lave, elle mange avec lui et l'aide avec un tas de trucs qu'un homme paralysé des mains et des jambes ne peut faire seul. Puis, boum, il est l'heure de partir travailler...

C'est là qu'arrive Anne, elle prend le relais jusqu'en soirée, quand Jacinthe revient à la maison.

«Je ne me pose pas de questions, lance Jacinthe. Je sais juste que je suis contente d'arriver à la maison, le soir.»

Je prends des notes et, encore, Pierre et Jacinthe rient. Et Anne qui en remet. La question du voyage en Afrique revient sur la table. La future maison aussi. La bière que Pierre irait prendre avec ses chums si seulement il pouvait échapper aux deux femmes de la maison, qui sont «un peu hormonales», comme il me dit sur le ton de la conspiration...

«Tu sais, Patrick, les deux tiers de mes énergies sont consacrées à défendre mon territoire, dans cette maison...»

Il a un sourire immense, la tête penchée de côté, sa position par défaut.

Je n'avais pas encore consigné une seule ligne sur l'amour de ce couple dans mon calepin, quand la crème de carotte est arrivée. Jacinthe et Pierre ne parlaient pas d'amour.

Pourtant, il n'était question que de cela.

C'est Pierre qui a fini par briser la glace. Il est devenu sérieux quand il a dit: «De tout le monde que je connais, personne n'a le don de soi, la grandeur de faire ça...»

Jacinthe picosse sa soupe et ne dit rien.

«Elle n'aime pas ça que je dise ça», me lance Pierre avec un éclair dans les yeux.

Jacinthe a commencé à me dire qu'il n'y a pas de grand secret, qu'elle n'a jamais pensé s'en aller quand on a diagnostiqué la SP à son chum. Une crise existentielle? Pas une fois, jure-t-elle. J'avais 25 ans, se souvient-elle, quand le diagnostic est tombé: à 25 ans, on n'a peur de rien...

«Je me suis déjà fait dire que j'en avais fait assez...»

Assez, Jacinthe?

«Oui, que j'en avais fait assez. Que je devrais placer Pierre en CHSLD.»

C'est le seul moment où le ton de Jacinthe s'est durci, le moment où elle a dit: «Je n'ai pas besoin d'entendre ça.»

Un ange est passé. Anne a desservi la table. Pierre et Jacinthe ont recommencé à déconner et à rire. L'humour, m'ont-ils dit, ça aide à tout dédramatiser.

Jacinthe a fini par lancer que le plus grand dévouement, c'est le temps qu'elle a à donner à son chum. Un chum qui l'intéresse encore. Parce qu'il est vif d'esprit, curieux, drôle.

Pierre: «Peut-être que le jour viendra où on devra se séparer. On ne sait pas. Un jour à la fois.»

Jacinthe, toujours avec ce demi-sourire, en regardant l'homme de sa vie: «On s'est fait un beau beat, hein, mon Pedro?»

Dehors, c'était gris. À l'intérieur, c'était lumineux.




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