La fin de vie

Ouf. Pour la première fois de ma vie, j'ai eu les yeux embués à la lecture d'un rapport gouvernemental. Il faut dire que le rapport en question porte sur ce truc universel et effrayant qu'on ne peut, selon le poète, regarder fixement.
La mort.

Ou, plutôt, tout ce qui touche à ce qu'on appelle pudiquement «la fin de vie». Ce qui arrive - ou pas - avant la mort, quoi.

Ce rapport, c'est le «bébé» d'une bibitte magnifique: la commission spéciale de l'Assemblée nationale Mourir dans la dignité. Magnifique, parce qu'elle a uni les députés de tous les partis au-dessus de la partisanerie. Magnifique, parce qu'elle accouche d'un rapport étoffé, lucide et sensible sur les façons d'humaniser les derniers souffles des Québécois.

Pendant des mois, partout au Québec, ils ont écouté des experts et des citoyens qui ont eu à se frotter, par leurs expériences professionnelles ou personnelles, aux dilemmes de la fin de vie.

Cette commission a été mise sur pied après une résolution présentée par la députée péquiste Véronique Hivon, en décembre 2009, dans la foulée d'un rapport du Collège des médecins concluant que, dans des circonstances d'exception, l'euthanasie pouvait être considérée comme un geste médical acceptable.

Très peu de sociétés ont osé faire formellement le débat de la fin de vie, qui inclut nécessairement le fait de baliser le suicide assisté et l'euthanasie, par exemple. Le tabou est encore immense. Le club des États où le suicide assisté est balisé et légal est très sélect.

Avec ce rapport de la commission Mourir dans la dignité, le Québec cogne à la porte de ce club qui comprend notamment la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas et l'Oregon.

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Pendant que les députés écoutaient les Québécois et allaient consulter les Néerlandais et les Belges, on a souvent désigné leur commission comme étant celle qui se penchait sur «l'euthanasie et le suicide assisté».

C'était pour faire image, bien sûr, mais c'était réducteur. La commission a ratissé beaucoup plus large, avec ses 24 recommandations.

La belle surprise, c'est la part faite aux soins palliatifs dans les travaux de la commission. Les sept premières recommandations militent pour l'amélioration des soins palliatifs dans le réseau de la santé.

C'est une science nouvelle, les soins palliatifs, en Occident. Le Québec ne fait pas exception. L'organisation, le financement et la philosophie guidant les soins palliatifs québécois varient d'une région à l'autre. Or, bien écouler ses derniers mois, ses dernières semaines, ses derniers jours peut soulager la détresse psychologique et physique qui assaille le mourant. Et ses proches.

En ce sens, le témoignage du Dr Patrick Vinay, vice-président de Vivre dans la dignité, a dit un truc que je m'étais souvent fait dire, il y a deux ans, en préparant pour La Presse une série sur le cancer.

«Faites en sorte que la douleur parte, faites en sorte que la douleur, la souffrance soient allégées, faites en sorte que leur sentiment de perte de la dignité soit allégé, parce qu'ils répondent aux soins affectueux de leurs familles et de leurs proches, et la demande d'euthanasie disparaît.»

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Ce n'est pas tout à fait vrai, bien sûr. Il y a des gens pour qui l'euthanasie ou le suicide assisté seront toujours une issue, qu'importe les prouesses des techniques de soulagement de douleurs.

Parce que la maladie est une salope très rusée... et impitoyable. Parce que chacun vit différemment sa fin de vie.

Laurent Rouleau souffrait de sclérose en plaques. Témoignage de son épouse, Sylvie Coulombe, à la commission: «Les trois dernières années, à plusieurs reprises, je me réveillais, il était à côté de moi, il pleurait et puis il me disait qu'il trouvait ça très difficile parce qu'il fallait qu'il trouve un moyen de mourir avant d'être complètement prisonnier de son corps...»

Dans une société où le suicide assisté est balisé, peut-être que M. Rouleau aurait pu mourir au moment de son choix, entouré de ceux qu'il aimait et qui l'ont aimé, dans une sérénité relative.

Au lieu de cela, Laurent Rouleau s'est flingué, seul. Sa mort est probablement venue trop vite, engagé qu'il était dans une course contre la montre, contre la raideur de son propre corps.

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Les propositions de la commission pour encadrer l'euthanasie et le suicide assisté sont sensées et ressemblent à ce qui se fait ailleurs, en Belgique, aux Pays-Bas, en Oregon. Dans ces États, il n'y a pas eu de pente savonneuse permettant à des fonctionnaires de se débarrasser des indésirables. Ou à Pierre, Jean, Jeanne de liquider Grand-Maman pour toucher l'héritage...

La commission souhaite que l'Assemblée nationale transforme ses recommandations en projet de loi avant juin 2013. Espérons-le. Reste à voir comment contourner le Code criminel, de compétence fédérale. Les propositions de la commission en ce sens sont audacieuses.

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En lisant le rapport de la commission Mourir dans la dignité, j'étais fier de faire partie d'une société qui a osé regarder la mort en face. Et qui a su en parler de façon lucide, posée, adulte.

Les députés de la commission s'appellent Maryse Gaudreault, Véronique Hivon, Noëlla Champagne, Francine Charbonneau, Benoît Charette, Germain Chevarie, Amir Khadir, Pierre Reid, Monique Richard, Geoffrey Kelley, François Ouimet, Charlotte L'Écuyer, Lisette Lapointe, Filomena Rotiroti, Sylvie Roy, Gerry Sklavounos et Stéphanie Vallée. Ils ont su mettre les intérêts de la société avant ceux de leurs partis respectifs. C'est rare. Bravo.

Et merci.




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