Série l'argent: entre le mépris et la peur

Ma mère n'a jamais fait de gros salaires. Elle a traîné toute sa vie une maladie chronique qui l'a empêchée de se bâtir une carrière et la sécurité financière qui vient avec. En bonne maman, elle m'a martelé un certain nombre de leçons de vie.

Une de ces leçons: l'argent, dans la vie, ce n'est pas important.

Sauf que c'est faux: l'argent, c'est important.

C'est même d'une importance capitale.

J'ose dire ceci: c'est peut-être même la chose la plus importante au monde, pour les hommes et pour les peuples.

J'entends ma mère qui s'agite, dans son urne funéraire. Calme-toi, maman, que je t'explique...

Je ne parle pas de vénérer l'argent. Je ne suggère pas de faire comme le Rabbit Angstrom de John Updike, qui déposa 30 pièces d'or sur sa femme avant de lui faire l'amour, dans Rabbit est riche. Sans trop qu'on sache si c'est l'or ou la femme qui faisait bander Angstrom...

Je parle surtout de comprendre l'argent. De ne pas laisser l'argent contrôler nos vies.

Pour cette série qui commence dans La Presse aujourd'hui, j'ai reçu 250 réponses à un appel à tous lancé en novembre sur mon blogue. La majorité de ces courriels: de longs témoignages personnels, faits et chiffres à l'appui, bien souvent. Une lecture fascinante qui m'a confirmé ce que je savais déjà, depuis quelques années: je ne suis pas sûr que nous comprenons, collectivement, le fric. Ses rouages. Ses dangers.

Me vient à l'esprit cette phrase de Marie-Claude Gagnon, qui résume tant de témoignages: «J'ai une relation amour-haine avec l'argent. Quand j'en ai, il me brûle les doigts. Quand j'en manque, il m'empêche de dormir. Quand j'en rêve, il me permet de voyager et de mener une autre vie...»

***

Cette série a commencé à germer dans ma tête quand j'ai compris que ma mère était dans le champ. Elle a commencé à prendre forme quand j'ai commencé - en bon petit catholique, en bon petit fils de Louise Sauriol élevé dans le mépris de l'argent - à me sentir coupable de faire des sous.

Selon toutes les normes acceptées, je suis «à l'aise», comme le veut l'euphémisme. J'ai ce job dans ce journal que j'adore, qui me paie bien. Et j'ai des contrats ailleurs, à Télé-Québec, chez Cogeco. Je reçois trois salaires qui ne font pas de moi un millionnaire, loin de là, mais qui font en sorte que lorsque je fais l'épicerie, je ne me demande jamais si le boeuf haché (ou l'huile de truffe) est en solde; quand je me retrouve en vacances dans un pays où je m'emmerde, je paie le supplément requis à la compagnie aérienne et je reviens à Montréal plus tôt.

Je sais qu'on va me reprocher le paragraphe précédent, en certains cercles. Tant pis, la seule monnaie du chroniqueur d'humeur, c'est sa candeur. Pour certains, j'aurai l'air de me vanter. Juré sur la tête de mon fils, ce n'est pas le cas. La vérité, c'est que je vis mal avec cette aisance, cette facilité.

Je suis le fils d'une femme qui a été pauvre toute sa vie. Pauvre, mais qui savait comment extraire tout le jus possible de la moindre cenne noire. Ma mère découpait les coupons dans les circulaires, congelait le boeuf haché acheté en solde. Elle savait rapiécer un chandail troué avec sa machine à coudre. Elle roulait dans une auto d'occasion... mauve.

Quand je pense à toutes ces dépenses idiotes que je fais, à ce fric jeté par les fenêtres en consommant sans me poser de questions, quand je pense que je dois gagner en deux semaines ce que ma mère faisait en une année, vers la fin de sa vie, quand je pense à cette facilité...

J'ai honte.

J'ai honte parce qu'élevé dans le mantra de l'argent qui n'est pas important, j'ai secrètement peur d'en être devenu l'esclave.

Le truc avec l'argent, Bud, c'est que ça te fait faire des choses que tu ne veux pas faire», se fait dire le jeune trader Bud Fox dans Wall Street, d'Oliver Stone.

Le jour où je vais être esclave du fric, le saurai-je?

Je ne connais pas l'argent, comment ça marche, comment ça se gère, comment ça peut «travailler» quand on dort. Je n'ai pas le talent en cette matière d'Hugo Laplante, un type croisé pour ce reportage, dont je vais vous reparler la semaine prochaine. Je suis écartelé entre ce mépris de l'argent qui m'a été inculqué et la peur d'en manquer, peur qui était aussi présente dans la vie de ma mère que le tapis dans son appartement...

Peut-être que de mépriser le fric, c'était pour ma mère une façon d'exorciser cette peur.

Fin de la parenthèse freudienne, qui explique la genèse de cette série.

***

Comprendre l'argent, en 2012, c'est d'abord se méfier de la surconsommation.

Ianik Marcil, économiste, m'a expliqué avec brio comment l'Homme occidental est coincé entre deux réalités contradictoires.

D'un côté, il y a le réel: les revenus qui stagnent. Au Canada, aux États-Unis, si vous êtes dans la moyenne des ours, une fois l'inflation prise en compte, vous avez le même pouvoir d'achat qu'en 1982 (bémol de l'économiste Pierre Fortin: nos femmes ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d'achat des ménages).

De l'autre côté, il y a le rêve. «Les aspirations légitimes de qualité de vie, illustre Marcil, qui répondent aux standards qu'on nous présente socialement...» Ces «standards» ? Posséder sa maison, son condo. Un beau véhicule. Un équipement «outdooring», un (ou deux) voyage (s) par année. Tout le kit, quoi.

Ça donne un rapport «schizophrénique» avec l'argent, selon les mots de l'économiste Marcil. Primo, on nous dit que nous n'épargnons pas suffisamment. Secundo, «le système marchand a besoin que nous consommions pour ne pas s'écrouler».

On parle de société de consommation. C'est faux. Nous sommes dans une société d'hyperconsommation. Au début de cette série, j'ai dîné avec Simon Tremblay-Pepin, chercheur à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS) pour jaser de fric et de société. «Parler d'argent, c'est parler du système, m'a-t-il dit. Or, le système ne postule jamais la nécessité sociale de production.»

Autrement dit, on crée des trucs. On les met en marché. Sans jamais se demander: a-t-on besoin de ces cossins?

Mais on s'en fout: les désirs et les besoins sont des vases communicants. Le désir se commande, à grands coups de pubs et de marketing.

Ça donne le toaster payable en 12 versements.

Ça donne le «besoin» de posséder un cinéma maison pour regarder des films dans le confort de son foyer, un beau kit à 10 000$ sans intérêts avant 2014.

Et ça donne le Banana Guard, un étui de plastique qui sert à «conserver et à transporter» une banane!

C'est le lecteur Daniel Magnan qui m'a envoyé une photo de son Banana Guard, quand je cherchais des exemples de surconsommation chez mes lecteurs. Le Banana Guard a la forme d'une banane, évidemment. Offert en bleu ou en jaune. Lu sur le site web: «Nos tests indiquent que le Banana Guard convient à 95% des bananes offertes sur le marché.»

J'ai beaucoup pensé à vous, Simon, en naviguant sur le site d'entreprise qui fabrique le Banana Guard...

Et aux singes qui n'ont pas le bonheur d'avoir un étui de plastique pour transporter leur banane.

Et à Yvon Deschamps: «Qu'est-ce que notre société, aujourd'hui? La production d'masse, n'importe quoi, faite vite, tout croche, envoye donc. Ça casse? Le monde en achèteront d'autres...»

Sait-on acheter? Sait-on reconnaître nos désirs de nos besoins?

***

Comprendre l'argent, en 2012, c'est aussi apprendre à vivre selon ses moyens. C'est un concept bizarre, je sais, dans un pays où les ménages sont endettés à 150%, dans un Occident qui a remplacé l'épargne par le crédit.

Le crédit, lubrifiant de la consommation, est accessible comme jamais auparavant. Et sa tentation, omniprésente.

Marc Pérusse, lecteur: «Le crédit est de plus en plus considéré comme de l'argent que nous avons. Quand je retire de l'argent, s'il reste 1000$ dans mon compte, le petit papier me dit que j'ai 5000$ de disponibles. C'est faux! J'en ai 1000. C'est une forme de triche...»

Pourtant, les gens qui vivent selon leurs moyens existent. Je le sais, je leur ai parlé! Mais, comme me dit l'un d'eux, Philippe Bédard, un de ces tortionnaires du dollar gagné: «Quand je me compare, je me sens un peu comme un extraterrestre...»

Bien sûr, ça suppose un autre mode de vie, aux antipodes d'un scénario de pub électroménagère télévisée. C'est souvent faire le choix de n'avoir qu'une seule auto, de ne pas toujours tout acheter neuf, de ne pas s'imposer le voyage dans le Sud chaque année pour toute la famille...

Je cite cinq phrases d'une entrevue avec Martine Thibault, maman de quatre enfants, cochef d'une maisonnée frugale: «Le samedi, on ne fait rien. On écoute de la musique, on joue dehors. On fait des forts dans la neige, avec nos plus jeunes. Je regarde les gens aller: la fin de semaine, ils sont toujours partis d'un bord et de l'autre. C'est comme si le bonheur était ailleurs qu'à la maison...»

Ces cinq phrases de Martine ne parlent pas de fric.

Mais ces cinq phrases ne parlent que de fric.

Jusqu'à samedi prochain, c'est ce que je vous propose: parler de fric.

***

Des objets désirés et inutilisés

Photographiez un objet que vous avez acheté, et dont vous ne vous êtes jamais servi. C'est l'appel que notre chroniqueur vous a lancé, au début de la semaine. Voici un échantillon des réponses reçues, une sorte de panthéon de la surconsommation.

La perceuse - Benoît Simard > Voici un objet que je me suis procuré en septembre dernier et que je n'ai pas encore «exploité». Ça fait maintenant cinq mois et je me jure d'y faire la vie dure un jour... Une perceuse à percussion dont j'ai fait l'achat en solde à 99,99$. Pour l'instant, elle décore bien mon atelier!

Le kit à sushis - René Desrochers, Bromont > Voici mon objet jadis tant convoité: un kit à sushis! Et voilà au moins quatre ans qu'il traîne au fond du buffet.

La machine à café - Karina Prévost > Accumulés au fil du temps, au cas où... Au fil des goûts, de mes envies du moment... C'est vraiment ridicule, nous sommes deux à la maison! Il y en a pour environ 700$ je crois.

La machine pour presser le linge - Claude Cournoyer > Ma blonde me dit qu'elle aimerait bien avoir ça. Je fais ni une ni deux, vais sur l'internet, trouve le Jeffy Steamer sur un site américain, achète ça: 219$. Ça fait deux ans de ça pis ça a servi deux fois...

Les ballerines - Franceska Dion > Plus souvent qu'il ne serait permis, j'achète des souliers trop petits. Incapable de laisser un coup de coeur sur une tablette. Je dois avouer que ça ajoute du glam et que ça fait beau dans mon shoe closet. Ceci est le fruit de ma #shoedrug et/ou de ma #soldofolie. Mettons cet acte de surconsommation sur la faute de la vendeuse qui m'a dit qu'avec le temps, ça allait agrandir! On ne voit pas le prix sur l'article, mais c'est moins de 70$ pour une paire de ballerines.

Machine à pain - Sabrina Tremblay, Montréal > Quel bonheur lorsque j'ai eu ma machine à pain! J'avais plein de projets et croyais fermement que ceci allait être utilisé toutes les semaines... malgré notre rythme de vie effréné. Je n'ai pas le temps de respirer deux minutes, encore moins le temps de faire du pain! Elle repose en pain depuis plus de deux ans... Photo avec les tuyaux pour illustrer qu'elle est bien remisée, et ce, pour de bon. Y a-t-il un intéressé?

La série de cadres - Rachelle Lanteigne > Des cadres à photo... et pas juste un, mais plutôt deux, tant qu'à faire! Cadres dont j'avais vraiment vraiment «besoin» . Les cadres sont toujours dans leurs boîtes depuis trois ans et demi.

Le Slap Chop - Frantz Duverseau > Le Slap Chop! Malgré avoir trouvé leurs pubs un peu loufoques, j'ai toujours eu envie de l'essayer pour me faire mes propres omelettes et salades en trois ou quatre slaps. Mais après une ou deux utilisations et surtout après avoir réalisé à quel point l'appareil était en deçà de mes attentes, le destin du Slap Chop fut de se retrouver dans le bac de recyclage.

Le tas de bébelles - Annie Dubé > J'aurais pu en mettre une plus grosse pile. Un parapluie à presque 100$ que j'ai sorti peut-être une ou deux fois... ; Des chapeaux que j'ai achetés en Europe; Du linge acheté à New York pour me faire un makeover spontané; Des rouleaux pour enlever les mousses. J'en ai un autre ouvert quelque part qui me dure depuis 10 ans!; Des manteaux. J'ai un manteau à manches courtes que j'ai acheté pour à peu près 50$ à Camden Town, une aubaine! C'est cute à mort, pis ça ne sert absolument à rien.

L'application Garage Band - Simon Arnold > Lors de l'achat de mon iPad, je tenais à acheter l'application GarageBand qu'Apple avait tant moussée dans sa première publicité. J'aurai finalement fait un mix boiteux, sans plus. Disons que j'ai cybersurconsommé.

Les petites autos - François Gariépy > J'ai plus de 3000 Hotwheels dans leurs emballages originaux. J'ai pas honte, j'aime ça, mais ça prend de la place. C'est 242 titotos plus les variations pour compléter une année. J'ai 2003, 2004 et 2005 dans des boîtes au grenier. Et c'est sans compter ma collection de Star Wars, mes 10 000 disques vinyles et CD, et mes vélos....

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