Haïti a besoin d'un «boss»

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Quand j'ai déposé l'héritier à la garderie, cette semaine, un éducateur de ma connaissance m'a interpellé. Comment se fait-il qu'Haïti, voulait-il savoir, six mois après le séisme, malgré un déluge d'aide internationale, ait si peu avancé ?

Bonne question, Donald. Tu n'es pas le seul à me l'avoir posée.

Voici ma réponse standard, officielle : ce n'est pas qu'une question d'argent.

Disons que le fric que vous avez envoyé en Haïti permet d'acheter demain matin 1000 bulldozers pour charrier les débris qui jonchent encore Port-au-Prince. Disons.

Eh bien, malgré ce déluge d'argent, les rues ne seront pas, comme par magie, plus larges. Il n'y aura pas moins de bouchons dans cette capitale trop petite pour son parc automobile. Je doute qu'on puisse trouver demain matin 1000 chauffeurs qualifiés pour les conduire, ces bulldozers. On ne trouvera pas des pièces plus facilement, malgré tout ce fric, quand ils briseront.

Bref, plus que de fric, plus que de bulldozers, plus que d'étudiants américains qui viennent y construire des écoles, plus que d'évangélistes albertains qui adoptent des enfants, Haïti a besoin d'organisation.

On y trouve des tas d'acteurs de bonne foi - ONU, ONG, pays étrangers, coopérants, les Haïtiens eux-mêmes.

Mais le manque de leadership pour fédérer tout ce beau monde est aussi douloureux pour la population haïtienne qu'une journée sans manger peut l'être pour une maman qui campe depuis six mois sur le Champ-de-Mars.

Il n'y a, pour ainsi dire, personne qui commande. L'ONU fait semblant de ne pas être le maître d'oeuvre de la reconstruction, afin de ménager le gouvernement haïtien. Et le gouvernement haïtien fait ce qu'il fait le mieux : il joue à l'homme invisible.

***

La reconstruction n'est pas qu'une affaire de brique et de mortier. Prenez Médecins sans frontières. Avant le séisme, MSF avait quatre points de service à Port-au-Prince. Après, grâce à la générosité de ses donateurs ? Dix-neuf.

C'est 15 de plus qu'avant le 12 janvier. C'est énorme. C'est positif.

C'est un des bénéfices inattendus du séisme : un afflux de fric qui a permis à des ONG d'étendre leur offre de services sur le terrain.

Il y a aussi, au-delà des édifices terrassés qui gisent encore par centaines, recroquevillés sur eux-mêmes, attendant d'être détruits, une part d'intangible. Je parle de ce vent nouveau qui souffle sur Haïti.

Quand j'ai déposé l'héritier à la... (Photo: Martin Chamberland, La Presse) - image 2.0

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Photo: Martin Chamberland, La Presse

Joseph Hillel est né en Haïti, il a grandi à Montréal. Après le séisme, il est retourné dans le pays de ses parents pour aider. Il a travaillé pour l'ONU et le CECI, notamment. Cet élan intangible, il me le décrit ainsi : «Je perçois clairement une mobilisation. J'ai rencontré des gens de partout, volontaires bénévoles comme pros de l'humanitaire, dévoués, inspirés, positifs. Le séisme offre une occasion exceptionnelle de reconstruction. J'ai très bon espoir.»

Joseph n'est pas le seul à m'avoir décrit cet élan qui secoue le pays.

***

Il reste que retourner à Port-au-Prince 6 mois après bagay la, qui a fait plus de 200 000 morts, est un test très dur pour l'optimisme de l'homme de bonne volonté.

Je sais que ce n'est pas qu'une question d'argent, je vous l'ai dit plus haut. Il y a aussi l'organisation. Mais comment organiser Haïti ?

Je vais oser : une tutelle étrangère.

Quand on parle de la reconstruction d'Haïti, on oublie à quel point Haïti a été saigné par l'Histoire, défavorisé par la géographie et violé par ses dictateurs*. On oublie à quel point tout est à faire et à refaire.

En conséquence, Haïti, en 2010, n'a pas les outils pour se sortir du marasme. Son État est émasculé. Ses gouvernants n'ont pas la confiance du peuple. Sa population est analphabète en majorité. Sa fonction publique est rongée par la corruption.

Quant à la communauté internationale, c'est aussi la pagaille. Personne ne décide. Ni l'ONU ni personne. On «suggère», on «propose», certes. Mais si vous êtes patron d'une ONG qui fournit des latrines aux pauvres sinistrés, vous n'avez de compte à rendre à personne. Vous pouvez installer vos latrines où bon vous semble.

C'est ce qui explique que certains camps de sinistrés possèdent des latrines et d'autres pas. Idem pour des citernes d'eau potable.

Traduction : il n'y a pas de boss, en Haïti. C'est un problème tragique.

L'idée (controversée) à la mode, en aide internationale, ces jours-ci, est celle de l'économiste Paul Romer : des villes à charte. Romer propose de créer, dans des pays pauvres, des villes gérées par des pays étrangers, afin d'en stimuler le développement.

C'est de cette idée de villes à charte que je m'inspire quand j'évoque l'idée de nommer un pays responsable de relancer Haïti. Un patron, quoi.

Un autre ami, Jean-François Labadie, assistant technique à l'Université de Montréal, qui travaille au Projet d'appui au renforcement des capacités en gestion de la santé en Haïti, a évoqué sur son blogue* cette idée d'une forme de tutelle, qui circule aux États-Unis.

«Un programme sur une période assez longue pour permettre de scolariser quelques générations d'Haïtiens, imagine Labadie, de remettre en place des infrastructures politiques et économiques nécessaires au développement du pays. Et surtout, un vrai plan de sortie où, ministère par ministère, l'État Haïtien reprend pleinement le contrôle.»

Pendant ces 20, 25 ou 30 ans, le pays qui a la tutelle - Canada, Brésil, Suisse, qu'importe - aurait la tâche titanesque d'administrer l'aide internationale pour remettre Haïti sur les rails. D'être le patron. En attendant que les Haïtiens puissent l'être.

Je sais que c'est une idée choquante. Néocolonialiste, même. Mais les efforts de reconstruction, six mois après le séisme, recourent aux mêmes vieilles recettes de développement international qui n'ont jamais réussi à sortir Haïti du marasme.

La différence, c'est que, depuis le séisme, il y a plus de fric et plus d'optimisme.

Mais ce ne sera pas suffisant, malheureusement.




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