La réalité

C'est un nom qui en fait frémir plus d'un: Louis-Hippolyte-Lafontaine. L'hôpital de l'est de la ville, bien sûr. Pas le tunnel. Ça s'appelle un stigmate, évidemment: «Louis-H.» soigne des gens atteints de maladie mentale.

Un stigmate? Eh bien, le préjugé est bien réel: si t'es à Louis-H, c'est que t'es cinglé. Échos de Vol au-dessus d'un nid de coucou. Même Saint-Jean-de-Dieu, l'ancien nom de l'hôpital, rime encore avec folie, pour bien des vieux...

La Dre Sonia Lupien a eu une idée de fou - sans jeu de mots - dans son combat pour la déstigmatisation de la santé mentale. La directrice du Centre de recherche Fernand-Seguin de l'hôpital Louis-H. Lafontaine cherchait une façon de rejoindre les jeunes en montrant l'établissement tel qu'il est.

Elle est allée voir le directeur général de l'établissement, André Lemieux, pour lui présenter son idée, encore embryonnaire.

L'idée: laisser un jeune cinéaste filmer la réalité d'un hôpital psychiatrique, sans trop de contraintes. «Je ne pensais jamais que le DG dirait oui», m'a raconté la Dre Lupien, spécialiste du stress, dans son petit bureau, par un après-midi récent.

Miracle: le DG Lemieux a donné le feu vert...

L'hôpital a fait paraître une offre d'emploi: vidéaste recherché. C'est Alexandre Hamel, diplômé en cinéma de Concordia, qui a gagné le job. Le projet est devenu, au fil du polissage, Clé 56, une série de capsules produites pour diffusion sur le web.

De vague projet de téléréalité, Clé 56 a pris une tournure quasi documentaire.

* * *

Pourquoi Clé 56? C'est le nom de la clé passe-partout de Louis-H., celle qui permet d'ouvrir toutes les portes ou presque. C'est la clé qu'on a confiée à Alexandre Hamel pour qu'il puisse filmer tout l'été dernier.

«À la fin, dit le cinéaste, je connaissais tout le monde. Les patients, les employés de soutien, les infirmières», me dit-il alors que nous arpentons le pavillon Cloutier, où se trouve l'unité 406, celle des patients aux prises avec des problèmes de dépression et de bipolarité.

Un job de documentariste, carrément. Hamel a passé des heures à jouer aux cartes et aux échecs, à regarder la télévision et à jaser avec les patients, pour les connaître et se faire connaître. Ensuite, il a sorti sa caméra. Et il n'a filmé que les patients et les employés consentants.

Le résultat est saisissant. En six capsules où l'on voit quelques patients pendant des moments très durs de leur existence, Hamel nous montre la réalité d'un hôpital psychiatrique moderne. Par les destins de Michèle et de Sébastien, notamment, c'est un pan caché et tabou de l'expérience humaine qu'on nous montre.

J'ai dévoré les six capsules de Clé 56, fasciné. Fasciné par la candeur des médecins, préposés et infirmières qui ont accepté d'être filmés, l'été dernier, par ce jeune homme. Fasciné par le courage des patients, qui ont accepté d'être ainsi immortalisés. Fasciné par cette réalité, crue et nue, qui jette une lumière neuve et nécessaire sur l'univers de la santé mentale.

«T'as été surpris de l'accès qu'on t'a donné, Alexandre?

- Oui. Ils ont dépassé mes attentes. J'ai rapidement vu à quel point j'étais libre. C'est bien, parce que je ne voulais surtout pas faire un film institutionnel.»

C'est ce qui frappe, dans Clé 56: le côté hyperréaliste de l'affaire. Pour une grande organisation - compagnie ou hôpital -, laisser un kid de 26 ans produire des capsules réalistes de son environnement est antinomique et contre-intuitif.

Il y a deux ans, deux journalistes de La Presse, Katia Gagnon et Hugo Meunier, avaient obtenu la collaboration de l'Hôpital pour y faire de l'observation aux fins d'un livre sur la santé mentale, Au pays des rêves brisés. C'était déjà audacieux. Mais y laisser entrer une caméra l'est encore plus.

Dans un monde où l'image d'une institution est plus importante, bien souvent, que sa mission et ses services, Clé 56 est un rare exercice de transparence, qui fait oeuvre utile.

Normalement, Clé 56 aurait dû ressembler à une pub de Wal-Mart ou à une vidéo d'entreprise sirupeuse, lisse, lisse, lisse...

Alexandre Hamel dit avoir joui d'une grande liberté pour filmer et produire les capsules. Ça paraît. Des entraves? Seule une capsule, celle où Michèle se fait imposer le port de la chemise bleue après être revenue en retard d'une sortie de jour, a causé des étincelles, me dit la Dre Lupien.

* * *

Dans une salle de séjour, une préposée, Chantal, aperçoit Alexandre et vient nous parler. Près de nous, des proches visitent des patients. On entend à peine LCN, à la télé. Chantal insiste en voyant mon calepin: «Je tiens à ce que les gens sachent que cet hôpital, ce n'est pas Vol au-dessus d'un nid de coucou. C'est un hôpital ordinaire, où tu te fais soigner, où tu entres et d'où tu sors. Dites que ce n'est pas comme dans les années 50, quand c'était Saint-Jean-de-Dieu...»

Chantal, c'est clair, est fière de travailler ici. Certains sont plus réservés, dit Alexandre Hamel. «Un employé m'a interdit de le filmer. Il ne voulait pas qu'on sache qu'il travaille ici, à Louis-H.» Mais pour le cinéaste, Clé 56 a été un exercice d'égalité. «Les patients ont eu accès, eux aussi, à la place publique.»

Dans l'hôpital, le projet Clé 56 n'avait pas que des fans. Des employés et des gens de la Fondation n'étaient pas exactement enthousiastes. La Dre Sonia Lupien le reconnaît et n'essaie pas d'enjoliver la réalité.

«Des gens ont pété une coche, dit-elle. Mais si tu veux déstigmatiser, il faut provoquer des débats. La déstigmatisation, on en parle beaucoup. Il faut agir. Le jeune qui aura vu les capsules de Clé 56, il va peut-être moins capoter la prochaine fois qu'il verra une personne qui parle seule à voix haute dans le métro.»




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