MaChouette peut dormir tranquille

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Daniel Leblanc est un gars discret. Il a toujours été comme ça. Jamais un mot plus haut que l'autre. On le confond facilement avec les murs beiges, dans les couloirs. Il était comme ça à l'Université d'Ottawa, il y a 15 ans. Il l'est encore au Globe and Mail, aujourd'hui.

À La Rotonde, le journal étudiant, pendant que nous déchirions nos chemises à propos de la couleur des maillots du club de foot ou de la qualité de la bouffe à la cafétéria, Daniel Leblanc poussait un prof à la retraite en enquêtant sur des évaluations d'étudiants falsifiées par ledit prof.

 

Daniel qui? Leblanc.

Yves Boisvert vous en a parlé deux fois, cette semaine. Daniel, c'est le journaliste du Globe qui, le premier, a sorti des papiers dans ce qui allait devenir le scandale des commandites, au début des années 2000.

Sans Leblanc, le scandale des commandites n'aurait peut-être pas vu le jour. À la fin, autour de 2003, toute la presse parlementaire d'Ottawa sortait des histoires sur le système de ristournes administré par Chuck Guité, aux profits des amis du Parti libéral du Canada.

Mais au début, il y avait Leblanc, à peu près seul avec son collègue Campbell Clark, à fouiller, à poser des questions, à déchiffrer des documents, à se faire «bullshiter» par des officiels du PLC et des élus libéraux.

Après quelques papiers, une source s'est manifestée. Quelqu'un qui savait, qui voyait les saloperies administrées par Guité, qui en était indigné, a écrit à Leblanc. La source aiguillait le journaliste sur des pistes. De sacrées bonnes pistes.

Sans cette source, il y a fort à parier que jamais Leblanc n'aurait pu bâtir les fondations de cette maison de bandits que fut le scandale des commandites. Leblanc sait qui est la source. Dans son livre, il l'a surnommée «MaChouette».

Aujourd'hui, Polygone - qui s'appelle désormais Malcom Media - une firme à qui Ottawa réclame des millions pour son rôle dans le scandale des commandites, veut savoir qui est MaChouette, dans un procès civil. Généralement, les juges protègent les journalistes, dans de telles situations. Pas le juge de Grandpré, dans ce procès.

Ce juge-là, la prochaine fois que Daniel Leblanc se présentera en cour, à Montréal, au printemps, va selon toute vraisemblance lui demander de fournir des renseignements qui, une fois recoupés, pourront permettre de révéler qui est Ma chouette.

Comme Daniel Leblanc m'a dit, hier, en pesant ses mots parce que l'affaire est judiciarisée: «Ce n'est jamais entré dans mon esprit que j'allais nommer ma source. Si la source veut s'identifier, c'est sa décision. Et je ne pense pas que ce sera dans un contexte judiciaire.»

Un journaliste qui se fait ordonner par un juge de dévoiler une source confidentielle? C'est rare. Dean Jobb, prof de journalisme de l'Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse, peut citer trois cas: un reporter de CBC (1970), un caméraman de Hull il y a 15 ans et un patron du Halifax Herald en... 1914. Sans oublier l'amende de 30 000$ imposée à un journaliste ontarien pour avoir refusé d'identifier une source, amende annulée en appel en 2008.

Il est ici question d'une partie de pêche d'un acteur du scandale des commandites, l'ex-Polygone, propriété de Luc Lemay, qui veut «prouver» que si UNE employée de l'État savait qu'il y avait des malversations autour de 2000, alors les fesses de l'ex-Polygone sont sauvées par la période de prescription de trois ans qui s'applique dans ce genre de réclamation (Ottawa a déposé sa poursuite en 2005).

Il y a le droit du public à l'information, oui. Il y a la liberté de la presse, bien sûr. Mais il y a un truc beaucoup, beaucoup, beaucoup plus simple.

Il y a une personne qui promet à une autre personne de ne jamais, jamais, jamais révéler son identité. Il y a un serment. Ça semble grandiloquent. Reste que c'est important, dans l'équation.

Je suis décontenancé par le peu d'écho médiatique de cette cause capitale. Influence Communication, qui analyse le «poids» médiatique de sujets d'actualité, confirme que l'affaire Leblanc laisse les médias indifférents.

J'ai appelé, hier, la présidente de l'Association canadienne des journalistes. C'est moi qui lui ai appris les derniers développements de la cause! À la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), on a rédigé un communiqué de presse pour dénoncer le coup de force. Mardi soir, il n'avait pas encore été diffusé sur l'internet! Un oubli.

Je dis ça parce que certains avocats insinuent que des médias qui s'intéressent aux médias, c'est forcément un conflit d'intérêts. Je soumets respectueusement que, contrairement aux avocats, nous ne sommes pas payés par une des parties et que les médias sont généralement de très mauvais «lobbyistes» de leur propre cause. La preuve...

Mais on dirait que ça change. Des radios commencent à s'intéresser à l'affaire. Sur le web, une campagne est née, «J'appuie le silence du journaliste Daniel Leblanc». Daniel sera à Tout le monde en parle, dimanche.

Le connaissant, il doit être gêné comme c'est pas possible par cette attention.

Je demande à Daniel pourquoi, peu à peu, on dirait que le public et les médias commencent à se réveiller, à s'indigner devant son sort. Ça fait quand même quelques mois qu'il est en cour, que le Globe se bat pour lui.

«C'est un cas complexe, dit-il. Difficile à cerner. Il y a eu de l'indignation, quand l'affaire des photocopies de documents de Groupaction, en 2002, est sortie. C'était complexe. Mais le public a fini par comprendre par une image: une caricature de Chapleau...»

Et aujourd'hui, dit-il, une autre image commence à symboliser son cas. «C'est la prison. Le fait que je puisse aller en prison si je ne parle pas.»

Connaissant Daniel, MaChouette peut dormir tranquille. Il ne la trahira pas.

Même si le juge l'envoie réfléchir en taule.

 




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