Obama à tout prix

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Le 25 mai dernier à Berlin, Barack Obama a fait courir les foules devant la porte de Brandebourg pour un événement en compagnie de la chancelière Angela Merkel.

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Est-ce que je tuerais pour aller voir et entendre Barack Obama aujourd'hui au Palais des Congrès? Est-ce que je paierais 1800 $, le prix pharaonique d'un billet soi-disant revendu sur le marché noir? Non, quand même, faut pas devenir fou. Je suis une groupie d'Obama comme bien des gens, sinon comme les 6000 chanceux qui vont se précipiter au Palais des Congrès aujourd'hui et poireauter pendant deux bonnes heures, gracieuseté des services secrets américains qui menacent de les fouiller jusqu'au fond de culotte.

Je suis une groupie, je le répète, mais pas au point de perdre la tête. J'ai bien essayé de tordre quelques bras pour me faire inviter à titre de journaliste en prétextant mon grand intérêt pour la société américaine. On m'a mise sur une liste d'attente dont je n'attendais pas grand-chose, je l'avoue, convaincue que je n'avais pas su mettre assez de pression ni faire valoir mon extrême importance auprès des gens de la Chambre de commerce de Montréal.

En attendant, je suis allée faire un tour sur le site de Kijiji pour voir s'il n'y traînait pas un billet au prix pas trop exorbitant. Dimanche, il restait des billets à 350 $, à 425 $, et un billet à 700 $ dont le vendeur nous a assuré que ce n'était pas dans ses habitudes de faire ce genre de chose. Parlait-il d'abuser de la bonne foi du monde? Il avait toutefois une belle justification : il faisait ça pour une bonne cause. J'ai imaginé qu'il militait pour la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales. Ou alors qu'il récoltait des fonds pour mettre un terme à la faim dans le monde. Mais non. La bonne cause à laquelle il fait référence est une bague de fiançailles qu'il entend offrir à sa bien-aimée, comme quoi, à l'ère post-Obama, même les bonnes causes ont tendance à perdre de leur gravité.

Reste que même si je demeure une groupie d'Obama, je n'ai pas entièrement perdu ma distance critique face au phénomène qui s'est mis en place le jour où il a quitté la Maison-Blanche et où de gros dollars américains se sont mis à pleuvoir sur sa tête comme une pluie bienfaisante.

Je parle évidemment des millions que lui et Michelle se sont fait offrir pour écrire chacun leur biographie, qui sera sans aucun doute fascinante à lire. Je parle aussi du fait qu'à Montréal, et sans doute dans toutes les villes de sa tournée, les billets pour son allocution se sont envolés moins de 30 minutes après leur mise en vente. Rares sont les pop stars qui arrivent à écouler leurs billets de spectacle à une cadence aussi frénétique. Même Madonna ne peut s'en vanter.

Au chapitre de la popularité qui se manifeste en chiffres de vente et en espèces sonnantes, Obama est en ce moment le champion incontesté. La bonne nouvelle, c'est que flamber 373 $ (le prix plafond officiel des billets) pour Obama, c'est plus nourrissant intellectuellement et socialement que de flamber la même somme pour Rihanna ou Ariana Grande. 

La mauvaise nouvelle, c'est qu'une telle ruée s'apparente à de l'idolâtrie, une pratique primitive qu'Obama lui-même serait le premier à condamner. Enfin, j'espère qu'il le condamnerait, mais je m'interroge. 

S'adresser à une foule de 6000 personnes et récolter au bout d'une heure - 30 minutes de discours et 30 minutes d'entrevue avec Sophie Brochu de Gaz Métro - la rondelette somme de 400 000 $ (la somme qu'il recevrait par allocution, selon les médias américains), ce n'est peut-être pas accepter d'être l'objet d'une adoration suspecte. Mais c'est en tous les cas admettre avoir une valeur marchande qui se réclame d'un capitalisme sauvage qu'Obama a pourtant déjà sévèrement critiqué, notamment dans son livre Audacity of Hope.

Dans le chapitre sur les valeurs qui l'animent, Obama dénonce l'appât du gain de trop de PDG du Big Business américain : «À une époque où le salaire du travailleur moyen est plafonné, plusieurs PDG américains n'éprouvent aucune honte à encaisser tout ce que leur conseil d'administration leur permet. Les Américains comprennent les dégâts qu'une telle éthique de l'appât a sur nos vies collectives», écrivait-il à l'époque où il était encore un sénateur qui se faisait refuser sa carte de crédit. Autant dire il y a 100 ans.

Dans un éditorial assez critique publié récemment, le New York Times n'accuse pas Obama d'être au service de cette éthique de l'appât, mais il lui reproche tout de même d'avoir trahi ses valeurs profondes en sautant dans la caravane des ex-présidents, recyclés en millionnaires de l'allocution payante.

«C'est décourageant de voir un homme dont la candidature historique fut fondée sur un regard moral sur la politique tirer profit de sa présidence comme tous les autres. Cela démontre une étonnante perte de contact que l'on attend des milliardaires avec lesquels les Obamas ont pris leurs vacances plutôt que d'un président sensible et conscient des inquiétudes et des récriminations de 99% des gens», a écrit le New York Times.

J'avoue que cet éditorial m'a troublée et a légèrement terni l'image dorée que je me fais de Barack Obama. Au point de refuser la place qui s'est finalement libérée pour moi hier après-midi? J'y ai pensé un quart de seconde. Après quoi, je me suis empressée d'accepter, signe qu'à l'ère post-Obama, même les meilleurs principes finissent par s'émousser face aux propositions qui ne se refusent pas.




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