J'aurais voulu être un PDG

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Il y en a qui commencent l'année en chantant. Ce n'était pas mon intention. Or, après avoir lu Pierre-Yves McSween dans La Presse+ d'hier, j'ai eu envie de chanter moi aussi. Mais pas tout à fait le même refrain que ce comptable devenu, au fil du temps, une vedette médiatique, pour ne pas dire une vedette tout court, grâce à ses airs de gars cool et grâce aussi à un premier ouvrage dont le titre évocateur - En as-tu vraiment besoin ? - a séduit des milliers de lecteurs cherchant la recette miracle pour faire de l'argent.

Mais revenons à notre chanson. Nouvellement admis au temple de la renommée et accessoirement à l'Union des artistes, notre comptable-vedette vient de découvrir les vertus, que dis-je, les privilèges, d'être un artiste et de pouvoir clamer d'un claquement de doigts : champagne, showbiz ! À telle enseigne, que son nouvel hymne, c'est Le blues du businessman et son refrain mythique : « J'aurais voulu être un artiste ».

Passons sur l'ironie d'écrire une chronique sur les trop généreux avantages fiscaux consentis aux artistes au moment où la grosse nouvelle économique du jour est le salaire annuel des PDG les mieux payés du pays.

Selon le Conseil canadien des politiques alternatives, cité par La Presse canadienne, les PDG les mieux payés du pays avaient déjà empoché le salaire moyen annuel d'un Canadien travaillant à temps plein, à peine 48 heures après le début de la nouvelle année. C'est dire qu'à minuit le mardi 3 janvier, ces PDG - dont le salaire annuel moyen est de 9 millions - avaient gagné 49 510 $, et cela, sans lever le petit doigt, sauf peut-être pour commander un mojito bien frappé au bord d'une piscine turquoise sous un ciel tropical.

Sachant cela, je vois mal comment on peut avoir envie de chanter « J'aurais voulu être un artiste ».

En même temps, de la part d'un comptable, ce n'est pas étonnant. Celui que j'ai consulté pendant 20 ans et qui officiait dans une cellule austère au-dessus d'un salon funéraire à Verdun, n'arrêtait pas de m'exhorter de faire comme lui et d'apporter mon lunch au bureau pour économiser et m'offrir une retraite dorée - retraite que mon comptable n'a jamais connue, ayant succombé à une crise cardiaque à 50 ans. Mais je m'éloigne...

Pour revenir à notre comptable et nouveau gourou des finances personnelles, celui-ci est stupéfait d'avoir une déduction fiscale pour les droits d'auteur de son livre. Il trouve que quelqu'un qui, comme lui, gagne bien sa vie ailleurs, ne devrait pas avoir droit à des déductions fiscales sur ses publications.

Mais où vit-il ? Ne sait-il pas que les chanceux comme lui ou comme Ricardo se comptent sur les doigts de la main et que malheureusement, la vaste majorité des écrivains québécois ne vivent pas de leur plume et encore moins de leurs droits d'auteur ?

Pense-t-il sincèrement que ces mesures fiscales ont été adoptées pour constituer un club de millionnaires de la littérature ? Si c'est le cas, disons que le gouvernement québécois a raté son coup.

McSween s'étonne aussi du fait que les artistes puissent déduire le coût de 50 % des vêtements acquis pour se produire en public. Selon lui, la mesure est injuste pour les comptables et les autres travailleurs autonomes, qui doivent bien s'habiller pour recevoir leurs clients sans avoir droit à une déduction.

Or, s'il est vrai qu'un comptable ou qu'un consultant peut difficilement rencontrer un client tout nu ou en gougounes et robe de chambre, ces travailleurs autonomes ne vivent pas sous les réflecteurs ni dans l'oeil intransigeant du public. La dernière fois qu'une artiste s'est privée de sa déduction fiscale et a enfilé le premier jean et t-shirt de qui lui tombait sous la main, elle s'appelait Safia Nolin et elle a été crucifiée sur la place publique.

Au lieu de voir les artistes comme des enfants gâtés qui se paient une garde-robe chic aux frais des contribuables, il devrait les voir comme des gens qui n'ont pas le droit de marcher dans la rue ou d'aller au dépanneur pas maquillés et habillés en mou sans se le faire reprocher dans le 7 Jours.

McSween a beau être stagiaire à l'Union des artistes, il n'a aucune idée du quotidien d'un travailleur autonome qui passe audition sur audition sans jamais obtenir le premier ni même le dernier rôle.

Et si d'aventure l'acteur gagne le gros lot et obtient une continuité dans une série, rien ne lui garantit que la série sera renouvelée ni que son rôle sera reconduit l'année suivante.

Il faut être comptable pour ne rien comprendre à la précarité d'un métier où vous êtes continuellement soumis à la volonté d'un scénariste qui veut se débarrasser de votre personnage ou d'un metteur en scène qui rêve de vous congédier pour vous remplacer par un acteur plus jeune, plus hot, plus à la mode.

Pour défendre ses semblables, les travailleurs autonomes, qui n'ont qu'un seul client pendant 10 ans et qui n'ont pas droit aux mêmes avantages fiscaux que les acteurs de séries continues, il cite le cas des séries Virginie et L'auberge du chien noir. Passons sur le fait que Virginie a quitté l'antenne il y a sept ans et que L'auberge du chien noir vit ses dernières heures...

Quant à leurs acteurs, il n'y a que Chantal Fontaine qui a travaillé pendant 10 ans et de manière exclusive sur Virginie. Tous les autres acteurs avaient tous des contrats ailleurs : au théâtre, en pub ou dans une autre série sur un autre réseau. Tous se fendaient en quatre, se dédoublaient et couraient après leur queue pour avoir l'immense privilège de pratiquer leur métier, de boucler leurs fins de mois et de payer leur 10 % à leur agent et éventuellement à leur comptable.

Bref, n'en déplaise à McSween, un acteur qui n'a qu'un seul patron pendant 10 ans, ça n'existe tout simplement pas.

Ce qui existe, par contre, ce sont les chiffres. À l'heure où j'écris ces lignes, les PDG les mieux payés du pays sont à 1000 $ de leur premier 100 000 $ de l'année. Combien on parie, mon cher Pierre-Yves McSween, qu'il n'y a en pas un seul qui chante « J'aurais voulu être un artiste » ?

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