Chronique

Noir domestique

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DF-05063_05054_COMP5--Rosamund Pike portrays Amy Dunne, whose mysterious disappearance turns her husband into a possible murder suspect. Gone Girl (Les apparences) de David Fincher, drame. Crédit : Fox

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Elles ont pour nom Gillian Flynn, Paula Hawkins ou Renee Knight, pour ne nommer que celles-là. Ce ne sont pas des chanteuses ni même des ex-Spice Girls, mais les égéries d'un nouveau vent littéraire ou, si vous le voulez, d'un autre genre de roman noir : le noir domestique.

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Révélée, de Renee Knight

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Les médias britanniques et américains ont fait grand cas de ce phénomène apparu à l'été 2012 avec la publication de Gone Girl (Les apparences), un best-seller de Gillian Flynn, adapté au cinéma avec Ben Affleck dans le rôle du mari suspect et Rosamund Pike dans celui de l'épouse disparue.

Mais c'est en 2013 que la Britannique Julia Crouch, excédée que l'on qualifie ses romans de thrillers psychologiques, a inventé l'expression en écrivant sur son blogue : « En gros, le noir domestique [domestic noir en anglais] se passe principalement à la maison ou au travail, traite surtout mais pas exclusivement de l'expérience féminine, est basé sur les rapports humains et se fonde sur le principe plutôt féministe que la sphère domestique est remplie de défis et parfois de dangers pour ses occupants. »

Depuis, les auteures se réclamant du noir domestique, âgées de 30 à 40 ans pour la plupart, et autant britanniques qu'américaines, non seulement se sont multipliées, mais ont rejoint un public de plus en plus nombreux, ravi de plonger dans le côté obscur de la vie domestique ou dans l'intimité de mariages toxiques et d'unions calamiteuses.

Le noir domestique n'a pas sonné le glas de l'inspecteur héroïque à la Columbo ou à la Wallander, celui qui finit toujours par découvrir le pot aux roses et par débusquer les assassins. Mais disons que ce ton de noir plus porté sur la vie intime que sur la scène policière apporte un vent de fraîcheur, même si cette fraîcheur est souvent teintée de déceptions et de désenchantements.

Un des traits récurrents du noir domestique, c'est que le narrateur ou la narratrice qui s'exprime à la première personne est rarement fiable, entraînant le lecteur dans un monde de demi-vérités ou parfois carrément de pure fabulation.

Comme le souligne le journaliste Terrence Rafferty du Atlantic de ce mois-ci, dans le roman noir traditionnel, le détective privé, inspecteur ou commissaire de police s'embourbe dans une série de fausses pistes dont le but visé par l'auteur est de confondre le lecteur et d'étirer le suspense. Alors que dans le noir domestique, la fausse piste est la voix même de ce narrateur peu fiable qui, la plupart du temps, mène le lecteur en bateau.

Ce trait est particulièrement bien exploité dans Disclaimer (Révélée en français), premier roman de la réalisatrice et productrice de documentaires pour la BBC Renee Knight.

Son roman se décline en deux temps : celui de Catherine, son héroïne, une femme en apparence comblée tant sur le plan de la carrière (elle réalise des documentaires à la BBC) que sur le plan amoureux (elle est mariée depuis des années à un homme qui l'adore). Or, un jour, dans la précipitation d'un déménagement, Catherine tombe sur un roman dont la provenance est inconnue. Elle commence à le lire distraitement, se prend au jeu, puis, au milieu du récit, découvre avec effroi un évènement dramatique, révélé dans ses moindres détails, qui lui est arrivé il y a des années et qu'elle avait tenu secret jusqu'à maintenant.

C'est alors qu'apparaît la deuxième voix du roman : celle du narrateur qui a écrit le roman qui fait paniquer Catherine... Je n'en dis pas plus, sinon que Disclaimer est une exploration fascinante et très actuelle à la fois de la culpabilité féminine et des mécanismes, conscients ou inconscients, qui régissent l'écriture et les écrivains.

Dans The Girl on the Train - La fille du train  -, dont l'adaptation au cinéma sortira bientôt avec Emily Blunt dans le rôle-titre, l'héroïne, comme dans plusieurs oeuvres du noir domestique, est une antihéroïne perdue, paumée et alcoolique jusqu'au dernier degré. Bref, un personnage peu fiable et peu sympathique, qui a perdu son emploi et qui continue de prendre son train quotidien de banlieue pour faire croire à son entourage qu'elle travaille toujours à Londres.

Un matin, sur le trajet routinier peuplé d'inconnus qui ont fini par lui devenir familiers, un incident impliquant un couple qu'elle idéalise lui fait complètement perdre les pédales - ce qui, malheureusement, lui arrive trop fréquemment pour qu'on la prenne au sérieux. Rachel a-t-elle halluciné ou non ce qu'elle a vu de la vitre du train ? Pour la réponse, je vous conseille fortement de lire le bouquin qui, une fois de plus, explore avec brio la culpabilité et le manque d'estime féminins.

Violence conjugale, agressions sexuelles, vengeance, rapports toxiques, adultère, manipulation, mensonge, secrets refoulés : tout ce que les images idéalisées d'Instagram ou de Facebook nous cachent apparaît sous la lumière crue des nouvelles prêtresses du noir domestique. Leurs narrateurs ou narratrices ont beau être peu fiables, leurs romans, eux, sont hautement recommandables.

Sur ce, chers amis lecteurs, je vous quitte pour quelques semaines, histoire de plonger dans tous les merveilleux romans noirs que je n'ai pas encore lus. De retour à la mi-août.

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