Un peu de noir nordique ?

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Borgen

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« Vous tournez combien de pages de texte par jour ? », a demandé Margot Ricard à Camillia Hammerich, la productrice de Borgen, cette populaire série danoise mettant en vedette une première ministre à la tête d'un gouvernement de coalition.

La productrice danoise a répondu qu'elle tournait entre quatre et cinq pages par jour de texte.

« Nous au Québec, c'est plutôt entre 12 et 15 pages par jour », a répliqué Margot Ricard.

La productrice danoise s'est tournée vers son interlocutrice québécoise, la bouche ouverte, la mâchoire décrochée, l'air proprement stupéfait.

« Douze ou quinze pages ? Vraiment ? »

Elle n'en croyait pas ses oreilles. Elle a secoué sa tête, sonnée par ce qui lui semblait une pratique parfaitement barbare avant d'affirmer qu'une telle éventualité n'était absolument pas envisageable sur les plateaux danois. En aucun cas.

Les Québécois dans la salle ont soupiré d'envie avant de songer à fuir en Scandinavie. Et pour cause !

Pris séparément, les pays scandinaves peuvent aisément se comparer au Québec, autant sur le plan démographique (5,6 millions d'habitants au Danemark, 5,2 millions en Norvège, 9,8 millions en Suède) que sur le plan linguistique et culturel.

Nous sommes nous aussi des nordiques à notre manière qui vivons, créons et produisons dans une langue autre que l'anglais. C'est dire qu'au départ, les séries scandinaves n'avaient pas plus de chances de percer sur les marchés étrangers que les séries québécoises.

Or, pendant que les séries québécoises végètent dans les limbes internationaux avec quelques rares succès (Un gars une fille, Sophie Paquin, 19-2), les séries scandinaves connaissent depuis 2010 un succès fracassant en Europe comme aux États-Unis, avec des titres comme Borgen (vendue dans 70 pays), The Killing (vendue dans 100 pays), The Bridge (vendue dans 150 pays, y compris aux États-Unis, qui en ont fait un remake) ou le tout récent Follow the Money, du scénariste de Borgen. Et quand ce ne sont pas les séries danoises qui cartonnent, les séries norvégiennes prennent le relais. Ces jours-ci, la Norvège a la cote avec des séries très prisées comme The Legacy, Acquitted, Nobel et Occupied du célèbre auteur de polars Jo Nesbo.

Les séries scandinaves sont tellement populaires sur le marché international que leur marque de commerce a un nom : le nordic noir (le noir nordique).

Quel est donc leur secret ? Pourquoi le monde entier est-il intéressé par la fiction des pays scandinaves ? Qu'est-ce que cette fiction a de plus que la nôtre ? Et pourquoi ?

Plusieurs raisons expliquent le succès des séries scandinaves. La première, c'est que ces séries se réclament d'un puissant socle littéraire : les polars scandinaves qui, grâce aux Henning Mankell, Stieg Larsson et Jo Nesbo, ont fait leur marque dans le monde entier. Mais écrire un polar est une chose, produire une série, une autre. Or, c'est dans les méthodes mêmes de production des séries scandinaves que réside une grande partie du secret de leur succès. D'abord, comme l'a répété la productrice de Borgen dans le cadre des Rencontres internationales de la télé à Montréal récemment, l'auteur y est roi. Tout le monde travaille de concert pour rendre sa vision à l'écran.

L'auteur passe plus d'un an à développer son idée et surtout à construire et à approfondir ses personnages. Pour le financement, c'est la télé publique, la DR, qui s'en occupe à 80% ou même à 90%. Une fois l'écriture lancée, la série doit répondre à trois conditions: fasciner l'auditoire, l'instruire et l'éduquer sur un sujet donné et, en fin de compte, récolter au moins 1 million de cotes d'écoute le dimanche soir à 20 h, la case réservée aux séries - ce qui, dans l'esprit progressiste scandinave, n'implique pas forcément des histoires rose bonbon et rassurantes.

Tout cela ressemble à ce qui se passe au Québec, à la nuance près que les Scandinaves prennent plus de temps à concevoir, écrire et tourner leurs séries. Ils en font moins, mais avec des budgets plus élevés. Et surtout, ils sont moins à la recherche de consensus à la québécoise que d'originalité, d'avant-garde et d'innovation.

À un journaliste de L'Obs qui enquêtait sur le sujet, le patron de la fiction à la DR déclarait, l'année dernière : « Après Borgen et The Killing, j'ai dit aux scénaristes de tout oublier. Je les ai encouragés à être inventifs, courageux, à ne surtout pas faire ce qu'on attendait d'eux, à me surprendre, à me choquer... Nous devons rester précurseurs parce que nous sommes une chaîne de service public. Nous n'avons pas besoin de gagner de l'argent. Nous devons juste ne pas en perdre. »

C'est quand, la dernière fois qu'un patron de la fiction chez nous a fait preuve d'une telle ouverture ? Pas souvent, sinon jamais.

Chez nous, les séries sont financées par le Fonds des médias dont le budget global de 375 millions n'a pas été bonifié par le ministre Morneau. La part du budget accordée aux séries lourdes comme aux téléromans pour 2015-2016 est de 47,3 millions. Une somme honorable mais diluée par le nombre de projets (35).

Parmi les critères de sélection pour les séries lourdes, les cotes d'écoute comptent pour 50 %. C'est dire qu'avant même de voir le jour, les séries doivent promettre de rejoindre le plus large public possible et de rassembler avant de fasciner ou d'éduquer. Dans de telles conditions, le risque, l'innovation et toute tentative d'être précurseur sont éliminés d'office.

Selon le producteur québécois Jocelyn Deschênes, les budgets qui diminuent chaque saison, les temps de tournage réduits dramatiquement, les pertes de revenus publicitaires, la peur du risque et la fuite des talents, tout cela annonce une crise majeure pour les séries québécoises d'ici quelques années si le tir n'est pas corrigé.

Il y a de précieuses leçons à tirer des séries scandinaves, la première étant qu'on n'a pas besoin d'être une grande puissance culturelle pour rayonner dans le monde entier. Les pays scandinaves ont mis une décennie à y arriver. Le Québec pourrait en faire autant. À condition évidemment de revoir de fond en comble le mode de financement des séries, d'en faire moins avec un budget moins dilué, de miser sur l'originalité plutôt que sur les cotes d'écoute, de cesser de chercher le consensus à tout prix, bref de mettre un peu de noir nordique dans notre pipe. Et de ne pas avoir peur de le fumer.

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