Films en otage

Le milieu du cinéma québécois a vivement réagi... (PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE)

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Le milieu du cinéma québécois a vivement réagi la semaine dernière à l'annonce de la fermeture temporaire du cinéma Excentris.

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Vous voulez acheter le nouveau Marie Laberge ? Aucun problème, il est dans toutes les librairies, à Montréal comme partout en région. Vous voulez plutôt vous procurer le nouveau CD d'Adele ou encore le DVD d'une série américaine ? Aucun problème là non plus : tous les disquaires de Montréal, de la banlieue et des régions, sans compter une foule de magasins à la sauce Walmart ou Costco, en ont des tonnes de copies.

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Le milieu du cinéma québécois a vivement réagi cette semaine à l'annonce de la fermeture temporaire du cinéma Excentris.

Photo Patrick SANFACON, La Presse

Les livres, CD et DVD sont des produits culturels qui circulent librement. On pourrait croire qu'il en est ainsi pour les films. Ce sont, après tout, des produits culturels comme les autres dont la seule particularité est d'être consommés en salle.

Mais bon, les salles de cinéma sont des lieux ouverts, semblables à des magasins qui offrent tous les produits en vente sur le marché, non ? Pas vraiment.

Contrairement aux librairies ou aux disquaires, les salles de cinéma n'ont pas accès à tous les films. Quant aux films, ils sont les otages des distributeurs. C'est ce que la fermeture de l'Excentris a mis en relief la semaine dernière. N'ayant pas accès à des films porteurs qui auraient pu combler le déficit et renflouer les caisses, le temple du cinéma indépendant à Montréal a été obligé de fermer ses portes.

Je croyais que le cas de l'Excentris était l'exception qui confirme la règle. Il n'en est rien. Jacques Foisy, copropriétaire du cinéma Le Tapis rouge, à Trois-Rivières, un cinéma consacré aux films d'auteurs québécois et aux films indépendants d'ailleurs, m'a raconté qu'il vivait exactement les mêmes problèmes que l'Excentris.

Lui non plus n'aura pas accès au dernier Tarantino, ni à Room et à bien d'autres films qui ne sont pas des superproductions ni des orgies d'effets spéciaux, mais des films de qualité.

Pourtant, Jacques Foisy est en plein le genre d'homme et de cinéphile dont le cinéma a cruellement besoin. Ancien propriétaire de la Maison du cinéma à Sherbrooke, il a fait construire à même les anciens entrepôts du Nouvelliste un complexe de trois salles à la fine pointe de la technologie. M. Foisy prétend d'ailleurs que si l'Excentris est le plus beau cinéma du Québec, le sien est bon deuxième.

Ouvert en mai 2013, Le Tapis rouge a présenté comme premier programme Dans la maison du Français François Ozon, Pour le meilleur et pour le pire, gagnant de l'Oscar du meilleur film étranger de la Danoise Susanne Bier, et, du Chili, le formidable No, sur le référendum chilien. M. Foisy a du goût. Il sait distinguer un bon film d'un film moyen et prévisible, plus soucieux de divertir que de faire réfléchir les spectateurs.

L'ennui, c'est qu'il a de moins en moins de marge de manoeuvre pour exercer ce goût. Pourquoi ? À cause des pressions exercées par les deux autres cinémas de la ville, contrôlés par des chaînes commerciales.

Que Le Tapis rouge n'ait pas accès à certains films américains, même des films américains pointus, cela peut se concevoir. Mais qu'il n'ait pas accès à des films québécois est pour le moins étonnant. C'est pourtant parfois le cas.

« Le Québec est probablement le seul endroit en Occident où les salles de cinéma nationales n'ont pas toutes accès aux films de leur pays », ironise Jacques Foisy.

Il y a une dizaine d'années, la non-accessibilité des films était compréhensible. Chaque copie de film en 35 mm envoyée dans un cinéma coûtait 1500 $ à produire. À ce prix-là, c'était difficile de semer des films à tout vent. Mais aujourd'hui, avec la numérisation, il en coûte seulement 100 $ par film pour le distributeur. Pas de quoi ruiner son homme.

Pourtant, les distributeurs soumis aux pressions des chaînes contrôlées de Toronto ou L.A. continuent de jouer leur jeu, sans égard pour les indépendants qui font pourtant un travail de défrichage et de fidélisation important.

Mécontent de ce système, M. Foisy est allé cogner à la porte de la SODEC, un des principaux bailleurs de fonds du cinéma québécois. Il voulait que l'organisme qui finance les films québécois à même les impôts des contribuables oblige au moins les distributeurs à rendre les films québécois accessibles à tous les Québécois et à toutes les salles. Il lui semblait que c'était la moindre des choses. « Pour qu'on se retrouve dans un marché libre où une réelle concurrence entre les cinémas peut s'exercer », a-t-il plaidé.

La SODEC l'a écouté avec attention mais n'a toujours pas donné suite à sa proposition.

Quant aux distributeurs, il est clair qu'ils ne voient pas d'un bon oeil les revendications de M. Foisy. Dès que le sujet de l'accessibilité des films revient sur le tapis, les distributeurs invoquent toujours le même argument : celui de leur sacro-sainte stratégie de mise en marché. Ils veulent être libres de décider quand ils lancent un film et à qui ils en donnent la primeur ou l'exclusivité. C'est leur droit et leur prérogative, estiment-ils.

Le principe serait valable s'il était appliqué dans l'absolu et en toute liberté. Mais ce n'est pas le cas. Les distributeurs subissent des pressions des conglomérats et ils s'y soumettent sans protester. Quelle prérogative exercent-ils au juste, si ce n'est de prendre à Jacques pour mieux donner à Paul ?

Si la situation du cinéma en salle était rose, les différentes stratégies des distributeurs seraient sans doute justifiées. Mais le cinéma en salle ne va pas bien. Les salles se vident, le public décline en âge et en nombre. Il serait peut-être temps que les gens de cette industrie revoient leurs façons de faire, qu'ils ouvrent le marché des salles et, surtout, qu'ils en libèrent les trop nombreux otages.




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