Ce qu'il reste d'eux

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Les tragédies font parfois ressortir le meilleur chez les êtres humains et encore davantage chez les écrivains. Cette semaine, dans le cadre de l'événement Solidarité avec les Parisiens, qui s'est déroulé devant la Place des Arts, Monique Proulx a écrit un texte magnifique sur les attentats de Paris. Un texte plein de douleur et de tendresse, de larmes amères et de douceur. Un texte marquant la fin de la frontière entre nous et eux, parce que, comme elle l'écrit si bien, « ce qui palpite là-bas roule vers nous en vagues douloureuses ».

Sa solidarité avec la Ville Lumière avalée par les ténèbres il y a déjà une semaine est entière. Son amour, aussi, pour la ville et ce qu'elle compte désormais de blessés, de morts et de survivants.

Quant à ceux qui ont semé la terreur et la mort, Monique Proulx écrit : « Les ennemis de cette guerre sont des Fous, qui n'ont jamais été aussi éloignés de Dieu et qui pourtant massacrent en son nom. On ne peut pas signer des traités de paix avec des Fous. Nous sommes entrés en guerre avec la noirceur. »

C'est une phrase terrible qui tue, une phrase écrite sous le coup de l'émotion et de l'horreur qu'on peut difficilement contredire. Car il n'y a pas de mot plus juste que « Fous » pour décrire les kamikazes des attentats de Paris. Des fous furieux, emportés par un délire de puissance qui n'ont qu'un seul avantage sur nous : leur empressement à mourir.

Des fous, oui, mais encore. Au-delà de ce mot, que reste-t-il ?

On sait ce qu'il reste des Parisiens cruellement éprouvés et qui n'en finissent plus de pleurer leurs morts. On sait que les endeuillés et les survivants des attentats, comme tous les autres Parisiens, n'auront pas le coeur à la fête à Noël ni à l'approche du Nouvel An, que ce sera difficile de tourner la page alors que les premiers jours de janvier marqueront le triste anniversaire des attentats de Charlie Hebdo. On sait qu'un jour, la vie reprendra ses droits, que les terrasses, les restos et les bistros se rempliront de nouveau et que les lumières y brilleront d'un éclat aussi radieux que vengeur : la vengeance d'être en vie et d'en apprécier chaque seconde.

On sait ce qu'il reste de ceux qui vivent. Mais que reste-t-il de ceux qui ont tué et massacré ? J'entends par là : pourquoi n'essayons-nous jamais de comprendre - pas d'accepter, mais de comprendre - qui sont ces tueurs et pourquoi plus ça va, plus ils courent avec une déconcertante facilité vers la destruction et la mort ?

Pourquoi nous cantonnons-nous continuellement dans des analyses géopolitiques savantes, sans doute fort utiles pour les politicologues et les stratèges militaires, mais qui ne jettent aucune lumière sur les ouvriers de cette usine de la mort qui se cachent derrière une religion qu'ils ne cessent de profaner ?

Comme le disait à La Presse ce propriétaire d'un immeuble à Molenbeek qui abritait le bar de l'un des kamikazes : « Ils n'ont rien à voir avec la religion ! Ce sont des voyous, de toxicos, des alcoolos, des cokés, des dealers de shit. » Et s'il avait raison ?

Et si, pour ces fous de Dieu, la religion n'était rien d'autre qu'un outil de marketing ? Qu'une marque pratique pour blanchir leur déséquilibre mental et cacher leur détresse psychologique ?

En janvier dernier, au moment des attentats de Charlie Hebdo par les frères Kouachi, nés en France de parents algériens, je croyais encore que l'exclusion sociale, le chômage, l'horizon bloqué pour tous ces fils d'immigrants, prisonniers de leurs cités pourries, pouvaient expliquer la rage et le désespoir qui conduit parfois à l'extrémisme. Pas le justifier, mais l'expliquer.

Mais depuis le carnage du Bataclan, depuis que le feu des kalachnikovs a semé la mort sur les terrasses, les bars et les bistros, depuis que le sang a giclé sur la joie de vivre d'un vendredi soir à Paris, je pense à James Holmes.

C'était à l'été 2012 à Aurora, au Colorado. Un vendredi soir aussi, un soir de langueur et d'insouciance où le nouveau Batman faisait courir les foules ensoleillées.

James Holmes, ce décrocheur de 24 ans né à San Diego, en Californie, a fait irruption dans un cinéma d'Aurora, armé de deux pistolets Glock et d'un fusil d'assaut. Il s'est mis à tirer sur la foule comme les kamikazes du Bataclan, faisant 12 morts et 70 blessés.

James Holmes n'était pas un fou de Dieu. C'était un fou tout court qui traînait un lourd passé de maladie mentale après avoir tenté de se suicider à 11 ans. Ce n'était pas un fou de Dieu, mais il était habité par une irrépressible pulsion de mort. Il l'avait dit à sa psy, à des proches. Il voulait tuer. Il avait besoin de tuer, de détruire, d'anéantir, de pulvériser.

C'était un jeune homme malade, dépressif et plein de colère. Eût-il vécu à Paris ou à Molenbeek, la religion lui aurait peut-être fourni l'alibi pour basculer dans la noirceur. Il n'en a pas eu besoin. Était-il si différent des kamikazes des attentats de Paris ? Plus ça va, plus j'en doute. Plus je me dis que les désigner par les mots « kamikazes » ou « terroristes », c'est jouer leur jeu et entrer dans leur délire. Ceux qui ont semé la terreur à Paris ne sont rien de plus que des fous qui avaient un urgent besoin d'être soignés.

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