Le sourire de Georges-Hébert

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Il est parti en plein tumulte, le soir où la terreur a triomphé et où le chagrin a éteint la tour Eiffel. Il est parti sur la pointe des pieds pendant que nous regardions ailleurs, les yeux braqués sur Paris.

Georges-Hébert Germain est mort à Montréal le soir où des fous de dieu ont mis Paris à feu et à sang, emportant avec lui sa boussole de géographe, son étincelante plume d'auteur, de portraitiste et de biographe et sa voix encore étonnamment juvénile de critique, de commentateur, de chercheur et de grand curieux devant l'éternel.

Il est parti vendredi, mais en réalité, cela faisait plusieurs mois qu'il nous avait quittés, plombé, diminué, anéanti par une saleté de cancer qui lui rongeait le cerveau et siphonnait sa raison, son intelligence, son humour, sa vivacité d'esprit et l'extraordinaire élan vital qui l'animait.

Sa mort était imminente depuis des semaines ou des mois, je ne sais plus. Je sais seulement ce que me racontaient ceux qui allaient le voir dans sa chambre de L'Île-des-Soeurs, où il dormait 23 heures sur 24, avec de brefs et fulgurants moments de conscience où il redevenait le charmant et brillant Georges-Hébert d'avant le déluge.

Il est mort un vendredi 13, lui qui se serait sans doute moqué de cette date superstitieuse aux accents mélodramatiques. Il avait 71 ans mais pour moi, il restera toujours cet ange blond de 28 ans, aux cheveux fins, au regard clair, aux traits délicats presque féminins et au pull rayé de matelot. C'est Chapleau qui me l'a présenté par une après-midi ensoleillée au bar de l'Iroquois, place Jacques-Cartier. Je n'étais pas encore journaliste. Il écrivait déjà aux Arts et spectacles de La Presse. Il venait à peine de rencontrer Francine Chaloult, celle qui deviendrait bientôt la femme de sa vie. Nous avions encore tous la vie devant nous.

Quatre ans plus tard, lorsque je suis devenue journaliste à mon tour, nos routes n'ont cessé de se croiser. Il était de l'équipe de Coup d'oeil, une des premières émissions culturelles que Suzanne Lévesque a animées à Radio-Canada. Et je me souviens encore, avec une immense tendresse, de ce soir où Georges-Hébert, pourtant prompt et fiable, est arrivé sur le plateau complètement saoul. En le voyant déparler joyeusement à l'antenne, René Homier-Roy et moi avions volé à son secours pour l'empêcher de se caler davantage. Ce que nous avons ri les jours suivants devant sa mine déconfite et mortifiée! Et puis, à la fin des années 80, il y a eu la Bande des six et la fameuse controverse avec Michel Tremblay, à qui Georges Hébert avait reproché d'avoir du génie, mais pas de talent. C'était la toute première émission de la Bd6. Nous étions tous un peu à cran à cause de la partie affrontement de l'émission, la grande inconnue du concept. Et c'est Georges Hébert, le gars le plus doux et le moins conflictuel de notre bande, celui qui n'avait aucun talent pour la confrontation, qui s'est offert pour casser la glace et aller au front. Et, comme tous les doux qui doivent montrer du muscle alors qu'ils n'en ont pas l'habitude ni la maîtrise, il a chargé maladroitement comme la brute qu'il n'était pas. Pour la légende et la pérennité de la Bd6, ce fut un coup de marketing fumant. Georges-Hébert avait donné le ton, mais il n'en a tiré aucune fierté.

On a dit que Michel Tremblay avait été traumatisé par l'incident, mais Georges-Hébert aussi, d'une certaine manière. C'est en partie pourquoi, j'imagine, il a quitté la bande dès l'année suivante. Après cela, il est devenu un écrivain à temps plein, mettant son talent et sa plume aussi élégante et chatoyante que le pinceau d'un impressionniste au service de gens plus grands que nature: Guy Lafleur, Christophe Colomb, Monica La Mitraille, Céline, René Angélil, Maman Dion, Marc Favreau et en dernier, Robert Bourassa. Cet ultime portrait lui a attiré un lot de reproches sur son manque d'indépendance journalistique et sur le fait qu'il écrivait sur commande. Ce n'était pas nouveau. La plupart de ses portraits étaient des commandes. Mais ce que ses détracteurs n'ont jamais compris, c'est que Georges-Hébert s'en foutait un peu, de cette prétendue objectivité. Il avait depuis longtemps troqué sa carte de journaliste pour devenir un portraitiste hors pair, cherchant avec une profondeur toute littéraire à capturer l'essence, la quintessence de ses sujets, pas à nous déballer leurs vilains secrets. Et s'il n'a pas toujours été entièrement libre de son propos, il a toujours été libre de sa plume. C'est dans ce paradoxe qu'il a consciemment écrit et construit une oeuvre faite de fascination pour les stars, mais aussi pour la faune, le territoire, les autochtones et une nature qu'il n'a cessé de cartographier à sa manière.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était à un lancement en septembre 2013. Il devait être opéré le lendemain pour son cancer. Il était au bras de la belle Rafaëlle, sa fille, et semblait un peu hirsute et échevelé. Aux lèvres, pourtant, il arborait encore ce même sourire léger, amusé, narquois mais sans amertume ou aigreur: son sourire signature. Il n'a évidemment rien dit au sujet de son cancer ni de la terreur qui devait l'assaillir. Je l'ai vu partir en tanguant au bras de sa fille. C'est la dernière image que je garde, et que je veux garder de lui. Celle de l'homme aux cheveux blonds, au regard clair, aux traits fins, tanguant sur les pavés du Vieux-Montréal comme un matelot.

Georges-Hébert, tu étais le sourire amusé et espiègle de ma jeunesse. Depuis vendredi, je pleure ta disparition et celle d'un monde insouciant et léger, disparu avec toi.

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