Je suis... Mike ou Jérémy?

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Je suis Mike Ward? Je suis Jérémy Gabriel? Je suis les deux? Ni l'un ni l'autre? Je pose la question, mais je connais déjà la réponse. Je l'ai entendue toute la semaine de la bouche des commentateurs invités à se prononcer sur la poursuite qu'intente la Commission des droits de la personne contre Mike Ward au nom du petit Jérémy Gabriel.

La vaste majorité des commentateurs n'ont pas hésité longtemps avant de prendre fait et cause pour le petit Jérémy devenu grand. Je les comprends. Le petit Jérémy est la victime idéale. Au moment du gag dégradant et blessant de Ward à son sujet, il était une cible extraordinairement facile: enfant, handicapé, innocent, fragile, sans défense, candidat à l'intimidation, il fallait vraiment être méchant et tordu pour s'en prendre à lui.

À l'inverse, Mike Ward est le bouc émissaire parfait. Monument de vulgarité, raclant les fonds d'égouts avec son humour poubelle, c'est le colon qui transgresse, «le gros tas de marde en forme de poire», comme il se décrit lui-même dans ses shows. Qui, à part Julius Grey, serait assez fou pour le défendre?

En apparence, tout concorde pour donner entièrement raison au petit Jérémy devenu grand. Sauf qu'on oublie une chose: en s'attaquant au petit Jérémy, Mike Ward ne s'attaquait pas à un enfant handicapé anonyme et enfermé chez lui qui ne demandait rien à personne. Il s'attaquait à une personnalité publique, à un enfant vedette, encouragé par ses parents, qui ont tout fait pour lui permettre de réaliser son rêve grandiose de chanter devant le pape.

D'ailleurs, sans son handicap et son physique si particulier et si touchant, bref, si Jérémy n'avait pas été handicapé, il est à peu près certain qu'il n'aurait jamais pu avoir la carrière qu'il a eue.

En 2010, au moment où l'humoriste lance le spectacle Mike Ward s'eXpose et que résonnent ses blagues sur Jérémy, l'enfant est plus que jamais une vedette. Il a chanté devant le pape à Rome, au Centre Bell avant un match du Canadien, à Vegas avec Céline. Il est passé à la télé des dizaines de fois, a fait la couverture des magazines avec Céline, a publié un livre, La vie rêvée de Jérémy. Il a même un agent. Et si je me fie aux propos que tenait Paul Arcand en ondes cette semaine, l'agent poussait fort sur son poulain.

Bref, il n'y avait rien d'innocent dans la puissante machine de marketing derrière l'enfant. Lui n'y était peut-être pour rien, mais on ne peut en dire autant de son entourage.

Or, à travers ses blagues de mauvais goût, c'est précisément ce marketing et cette exploitation d'un enfant handicapé à des fins commerciales que dénonce Mike Ward. Quand il s'écrie: «Il meurt pas, le petit tabarnak!», il ne souhaite pas une seule seconde la mort de l'enfant. Il dénonce l'opportunisme crasse de son entourage qui a brandi le spectre de sa mort à venir pour faire mousser sa carrière.

Est-ce que Mike Ward aurait pu formuler les choses autrement pour que sa charge contre l'instrumentalisation du petit Jérémy passe mieux? Absolument? Ward y est allé au plus simple, au plus grossier, au plus blessant. Mais sans vouloir le défendre, je suis obligée de rappeler que son genre d'humour - l'humour transgressif - fait mal. C'est dans sa nature même puisqu'il tire sa source de la cruauté humaine.

Or, ce que cette cruauté vise n'est pas tant le handicap d'un enfant que l'hypocrisie bien pensante d'une société qui fait semblant de respecter les handicapés quand, en vérité, elle ne leur offre que pitié et exclusion.

Mais oublions Mike Ward un instant. Faisons comme s'il n'avait jamais lancé l'ombre d'une blague sur le petit Jérémy. Ce dernier aurait-il échappé aux railleries dont il a fait les frais sur les réseaux sociaux? Est-ce qu'à l'école, il aurait subi des moqueries? Fort probablement, à cause de sa notoriété combinée à sa différence, un cocktail propice aux pires préjugés. Il en a convenu lui-même dans une entrevue accordée au Journal de Montréal il y a un an.

À la question «Avez-vous bien vécu votre secondaire?», le petit Jérémy a répondu: «Ça a été difficile socialement, car j'avais l'étiquette du petit Jérémy. On disait des choses épouvantables sur moi. Comme j'étais passé à la télé, on disait de moi que j'étais un enfant de riches, que j'avais tout eu cuit dans le bec... La direction de l'école n'a pas eu d'autre choix que d'intervenir.»

À la fin, il ajoutait: «Heureusement, j'ai toujours été en mesure de faire face à la musique» - une contradiction que l'avocat de Mike Ward n'a pas manqué de relever. Jérémy a répondu qu'il y a un an, il n'était pas encore prêt à avouer les tourments qu'il a traversés. Je n'en doute pas.

Aujourd'hui, ces tourments se sont dissipés. Jérémy est même en train d'enregistrer un disque. Il répète à qui veut l'entendre qu'il espère devenir le plus grand chanteur du monde. Il en demande beaucoup à la vie, le petit Jérémy. Je lui souhaite de réussir, mais qu'il ne s'étonne pas si, à vouloir à tout prix briller sous les projecteurs avec une différence qui n'est pas un gage de talent, il s'y brûle.

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