On n'est jamais trop jeune...

Jean-Philippe Wauthier, Fred Savard, Jean-Sébastien Girard et Olivier... (Photo fournie par Radio-Canada)

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Jean-Philippe Wauthier, Fred Savard, Jean-Sébastien Girard et Olivier Niquet

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Tous les dimanches que le bon dieu amène, je quitte à regret mon lac et ma campagne. Et tous les dimanches, pour me consoler de ce retour forcé à la réalité, j'allume la radio. Depuis un an, c'est toujours à la même heure et c'est toujours pour la même émission : La soirée est (encore) jeune à la Première Chaîne de la radio publique.

Je connais des gens qui détestent cette émission qui réunit un animateur baveux (Jean-Philippe Wauthier) et sa joyeuse bande de farceurs. J'en connais dont les oreilles sifflent et les dents grincent devant l'irrévérence de l'humour douteux qui s'y brasse. Mais que tous les offensés de la Terre, et tout particulièrement ceux de Québec, me pardonnent : c'est plus fort que moi, j'adore cette émission. Elle me fait du bien. Elle est un baume pour mes oreilles, un bonbon acidulé que je croque avec bonheur en filant sur l'autoroute.

Ce qui m'épate chaque fois, c'est l'audace des propos qui s'y échangent et l'immense liberté d'esprit qui y règne. Les chroniqueurs de la Soirée est (encore) jeune n'y vont pas de main morte. Ils poussent, ils exagèrent, ils vont loin dans le sarcasme et la dérision, parfois trop, mais c'est aussi pour ça qu'on les aime. Parce qu'ils disent ce que le bon goût, la bienséance ou les avocats de la diffamation nous interdisent de dire.

Je les aime chacun dans leur style, y compris le vitriolique bougon de la bande. Je parle du bien nommé Jean-Sébastien Girard, sympathique tête à claques à la voix vaguement aigrelette qui, cette année, avec son personnage de fendant, a été complètement intégré à l'émission après avoir poireauté pendant plusieurs saisons dans l'anonymat d'une cabine téléphonique bidon.

Si je parle de lui plutôt que de Fred Savard, d'Olivier Niquet ou de Barbara-Judith Caron, c'est parce qu'il a mis la ville de Québec à feu et à sang. Au milieu d'une envolée lyrico-ironique la semaine passée, il a traité Québec de ville de « mongols ».

S'il avait choisi le mot « moron », le tsunami d'indignation qu'il a déclenché aurait sans doute été un peu moins puissant. Mais, par distraction ou par masochisme, il a choisi le mot proscrit par tous. Mauvais calcul.

Pour prévenir la tempête, l'animateur de l'émission s'est immédiatement désolidarisé des propos de son chroniqueur imprudent, mais il était trop tard. Le poison du mot venait d'être libéré et filait à vive allure sur la 20 en direction de la ville offensée et de ses ardents défenseurs radiophoniques. Même le maire Labeaume n'a pu s'empêcher de s'en mêler. Et pas de la manière la plus élégante puisqu'il a servi au chroniqueur honni son propre poison en le traitant de mongol toi-même. Puis la Société québécoise de la Trisomie-21 en a rajouté une couche.

Inondé de commentaires hargneux sur les réseaux sociaux, Girard s'est senti obligé d'offrir à la foule déchaînée ses plus plates excuses. « Si certaines personnes ont été offensées par mes propos, j'en suis sincèrement désolé », a-t-il écrit sur sa page Facebook.

J'ai failli l'appeler pour lui offrir mes condoléances. Devoir s'excuser d'une blague conçue pour faire rire, c'est rater sa cible et mourir un peu à soi-même. C'est voir sa liberté de parole, si précieuse et si nécessaire, risquer d'émerger du raz-de-marée, frileuse et diminuée.

La déferlante d'indignation soulevée par le mot de trop a fait naître plusieurs questions. Et contre toute attente, la meilleure, à mon avis, est venue d'un animateur de la Radio X de Québec.

« Pourquoi est-ce que la radio de Québec ou la radio privée n'a pas le droit de traiter [Raif] Badawi de cave, mais la radio publique a le droit de traiter les gens de Québec de mongols ? », a demandé le très perspicace Jérôme Landry. La question est excellente. Elle résume en une seule phrase l'énorme gouffre, voire l'immense canyon, qui sépare l'humour vache d'un Jean-Sébastien Girard de l'obscénité intellectuelle d'un Jeff Fillion.

La différence ? Le premier joue avec les mots et les concepts, sans y croire, l'autre croit à tout ce qu'il dit.

Quand Girard affirme que le gens de Québec sont des mongols, il ne pense pas une seule minute que tous les habitants de Québec sont atteints de trisomie 21, qu'ils sont le moindrement épais ou qu'ils sont originaires de la Mongolie !

Quand Jeff Fillion traite le blogueur saoudien Raif Badawi de cave, c'est ce qu'il croit et ce qu'il veut propager comme point de vue. Et même s'il s'est excusé par la suite, cela ne change rien à sa pensée générale, une pensée sans humour, la plupart du temps coulée dans le béton de la démagogie et des préjugés. La différence est là.

Qu'on le veuille ou non, les gars (et la fille) de La Soirée est (encore) jeune font de l'humour : de l'humour parfois grossier, parfois outrageant, mais souvent drôle et décapant. Il ne faudrait pas que ce malheureux incident tue leur esprit critique et leur belle insolence et, surtout, me prive de mon bonbon acidulé du dimanche.

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