Ils ne sont pas Charlie...

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D'abord, ils étaient six. Puis, à la fin de la semaine dernière, ils étaient 145. Tous des écrivains, et pas les moindres: des poids lourds de la littérature d'expression anglaise, comme l'a écrit Alain Mabanckou.

Tous contre la remise d'un prix saluant le courage de Charlie Hebdo par le PEN Club International, une association d'écrivains, apolitique et non gouvernementale, fondée en 1921 au nom de la paix, de la tolérance et de la liberté d'expression.

C'est mardi soir à l'American Museum of Natural History, à Manhattan, que le prix a finalement été remis après des jours de controverse et de débats acrimonieux entre les Charlie et les non-Charlie.

Au départ, six écrivains anglo-saxons, dont Michael Ondaatje, ont annoncé qu'ils allaient boycotter la cérémonie en forme de gala où il faut verser plus de 1000$ par tête de pipe pour écouter de trop longs discours et manger du poulet en caoutchouc.

L'écrivaine américaine Francine Prose a déclaré qu'elle ne pouvait s'imaginer assise dans une salle qui ovationnerait Charlie Hebdo. L'écrivain américano-nigérian Teju Cole a renchéri en affirmant qu'il n'était pas de bon usage pour notre cerveau et nos enjeux moraux d'idolâtrer Charlie Hebdo.

Ils étaient six, mais bientôt ils ont été rejoints par un, puis deux, puis 100 autres écrivains au nombre desquels figuraient Joyce Carol Oates et Michael Cunningham. Tous se sont empressés de signer une lettre ouverte dénonçant l'attribution d'un prix à un journal jugé raciste.

Selon ces grands écrivains américains, qui dans la plupart des cas ne parlent pas un traître mot de français, en se moquant de Mahomet, Charlie Hebdo a fait la promotion de l'islamophobie. Toujours selon ces écrivains, même si la mort de 12 innocents est regrettable, les victimes de Charlie Hebdo ont joué avec le feu et attisé la violence. Bref, ils ont couru après leur malheur...

De tous les débats qui ont jailli depuis le massacre de Charlie Hebdo, celui-ci est le plus décevant et le plus déroutant de tous. Comment des écrivains, qui connaissent le poids des mots et les nuances de l'ironie et de la satire, des écrivains pour qui écrire, c'est avant tout être libre d'imaginer ou de critiquer le monde et qui savent l'importance de combattre toute forme de censure ou d'autocensure, comment peuvent-ils faire preuve d'une telle méconnaissance et d'une telle mesquinerie à l'endroit de confrères abattus froidement pour s'être exprimés librement?

C'est exactement la question posée par l'écrivain Alain Mabanckou qui a remis le prix, mardi soir, à Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo.

Dans une lettre ouverte parue dans L'Express, Mabanckou a écrit: «Combien faut-il de cadavres de journalistes et de caricaturistes afin que mes confrères cessent d'insinuer que les crimes commis contre le rédacteur de Charlie Hebdo ne relèvent pas de la liberté d'expression? Combien pour que cet hebdomadaire bénéficie d'un tel hommage par le prestigieux organisme américain?»

Combien, en effet?

Chacun a le droit à son opinion, mais il y a des fois où ce n'est plus une question d'opinion, mais de gros bon sens. La liberté d'expression n'est pas une valeur à géométrie variable que l'on accorde à la tête du client, quand ça fait notre affaire et que ça ne dérange pas nos certitudes. Tous les écrivains qui s'en réclament devraient le savoir. Or, de toute évidence, certains semblent l'avoir oublié.

Heureusement, des écrivains comme Salman Rushdie, Paul Auster et l'essayiste, romancier et ex-Montréalais Adam Gopnik se sont levés pour contrecarrer le mouvement et dénoncer l'étroitesse d'esprit de leurs camarades.

Les trois ont l'avantage de connaître la France et, surtout, l'esprit français. Paul Auster a longtemps vécu en France, Adam Gopnik aussi. Quant à Salman Rushdie, il semble être un ami de la France, comme en témoignent son titre de commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres et les autres prix qu'il y a reçus.

Or, l'idée de la France que se font les écrivains qui ne sont pas Charlie est au coeur même de ce vaste malentendu. Plusieurs des écrivains réfractaires à Charlie Hebdo ont en effet déploré l'arrogance culturelle française exercée sur le dos des démunis et des exclus, et dont Charlie Hebdo serait le reflet caustique et insolent. Comme si Charb et ses amis étaient une bande de petits Blancs bourgeois et prétentieux se gargarisant de leur supériorité morale pour mieux se moquer des plus pauvres et des moins éduqués qu'eux.

Pas besoin d'être un abonné de Charlie Hebdo pour savoir que ce portrait n'a rien à voir avec l'esprit qui animait l'équipe de Charlie ni avec son combat contre les extrémismes religieux.

D'ailleurs, selon un relevé du journal Le Monde, sur les 500 couvertures publiées entre 2005 et 2015, seulement sept se moquaient de l'islam, les autres s'attaquant surtout au christianisme ou à l'extrême droite française.

Les écrivains qui ne sont pas Charlie n'ont rien compris. J'aurais envie d'écrire qu'ils auraient mieux fait de se taire, mais ce serait être aussi obtus qu'eux. Je préfère laisser le dernier mot à Salman Rushdie: «Si PEN International, une organisation vouée à la liberté d'expression, n'est pas capable de défendre et de célébrer des gens qui ont été tués pour leurs dessins, alors bien franchement, cette organisation n'est pas digne de son nom.» Bien dit, Charlie.

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